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La Banque mondiale lâche le climat : effets pour une Tunisie aux trois quarts arides ?

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Moktar Lamari

Le Financial Times a révélé, dans un article signé David Sheppard et publié 30 juin 2026, une décision lourde de conséquences pour les pays du Sud : la Banque mondiale a discrètement abandonné son objectif phare de financement climatique, celui qui visait à consacrer 45% de ses engagements à des projets offrant des « co-bénéfices » climatiques.


Cette annonce, faite lundi soir par l'institution, intervient après des mois de tractations où les actionnaires européens et de nombreux pays clients en développement plaidaient pour le maintien de cet objectif, tandis que les États-Unis — premier actionnaire disposant d'un droit de veto effectif — exigeaient sa suppression pure et simple.




Le président de la Banque mondiale, Ajay Banga, a tenté de minimiser le recul dans une note interne, assurant que le travail climatique de l'institution resterait « piloté par les clients ». Mais un responsable proche des négociations, cité anonymement par le FT, a été plus cash : l'image renvoyée est catastrophique, les pays ayant dû composer avec ce qu'il a qualifié de "science vaudou" version américaine.

Cette volte-face survient quelques mois à peine après le retrait américain de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, et après que le secrétaire au Trésor américain Scott Bessent a publiquement qualifié l'objectif climatique de source d'inefficacité et de distorsion des décisions économiques, l'estimant contraire à la mission centrale de la Banque.

Ironie du calendrier : l'institution avait déjà dépassé sa propre cible en 2025, avec 39,2 milliards de dollars — soit 48% de son financement total — alloués à des projets à bénéfices climatiques. Le sacrifice de l'objectif n'est donc pas dicté par l'impossibilité de l'atteindre, mais par une volonté politique délibérée de désengagement, sous la pression directe de Washington.

Cette décision fragilise un édifice plus large : l'engagement pris par plus de 190 pays lors des négociations climatiques de l'ONU, où les pays développés s'étaient engagés à mobiliser au moins 300 milliards de dollars annuels d'ici 2035 pour aider les pays en développement à s'adapter.

Les banques multilatérales de développement, dont la Banque mondiale, s'étaient elles-mêmes engagées lors de la conférence de Bakou en 2024 à fournir au moins 120 milliards de dollars annuels de financement climatique collectif aux pays à revenu faible et intermédiaire d'ici 2030. Simon Stiell, responsable du climat à l'ONU, avait pourtant rappelé au FT le rôle "central" de ces institutions, alors même que les finances publiques se trouvent partout contraintes.

Que signifie ce recul pour une Tunisie dont environ les trois quarts du territoire relèvent de climats arides ou semi-arides, et où la désertification progresse chaque année vers le nord ?

Quatre implications majeures

Premièrement, le tarissement programmé d'une source de financement concessionnel pour l'adaptation hydrique. La Tunisie, dont les barrages affichaient un taux de remplissage tombé à environ 23% en 2024, dépendait largement de financements multilatéraux bonifiés pour ses programmes de gestion de l'eau et de dessalement.

Sans cible contraignante, ces enveloppes deviennent discrétionnaires et négociables au cas par cas, donc plus incertaines.

Deuxièmement, un renchérissement probable du coût du capital pour les projets verts tunisiens. Moins de concessionnalité signifie davantage de recours à des financements proches des conditions de marché, alourdissant le service de la dette d'un pays déjà sous tension budgétaire chronique.

Troisièmement, un risque de concurrence accrue entre pays vulnérables pour des ressources climatiques désormais non garanties.

La Tunisie, sans le poids géopolitique de grands émetteurs ou de pays stratégiques pour les puissances occidentales, risque de se retrouver en bas de la liste des priorités d'allocation.

Quatrièmement, un signal politique inquiétant pour la diplomatie climatique tunisienne elle-même : si l'argument de "l'inefficacité" économique du financement climatique gagne du terrain à Washington, il pourrait essaimer dans d'autres bailleurs bilatéraux, fragilisant l'ensemble de l'architecture de financement vert dont dépend la transition hydrique et agricole du pays — cette même transition que réclame, par exemple, le secteur de l'élevage tunisien sinistré par la sécheresse.

Le paradoxe est cruel : au moment où la Tunisie a le plus besoin d'une ingénierie financière internationale pour affronter la désertification, l'architecture censée la soutenir se délite sous la pression d'une puissance qui, elle, n'a jamais eu à choisir entre climatiser sa piscine et payer sa facture d'eau.


Source : Financial Times, juin 2026, "World Bank drops climate finance target after US pressure", David Sheppard.

E4T, Économie pour la Tunisie

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