Tunisie : l’économie réelle prospère à contre-courant des planifications officielles de l’Etat

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Moktar LaMari, Ph.D, E4T

En Tunisie, les discours économiques officiels ont souvent une propriété remarquable : ils parlent de stratégie, de planification, de souveraineté productive et d’État stratège. Cela dit, les chiffres, eux, racontent une autre histoire.


Le dernier profil économique publié par S&P Global Market Intelligence (40 p. données compilées le 5 mars 2026) offre un instantané précis de la structure productive tunisienne. Dit autrement une radioscopie du modèle économique en œuvre en Tunisie.




Et cette radioscopie statistique révèle un paradoxe troublant : les secteurs qui créent réellement la richesse et les exportations du pays ne sont pas ceux que l’État privilégie dans ses politiques économiques et rhétoriques caractérisant les Plans et les stratégies affichées.

Autrement dit, l’économie tunisienne fonctionne souvent malgré l’État, et non grâce à lui. Cette même économie avance dans des directions différentes de celles promises par l’État, dans ses planifications discursives et irréalistes, tout compte fait.

1- Le premier secteur économique du pays : la bureaucratie

La première surprise apparaît dans la structure même du produit intérieur brut. Selon les données sectorielles du rapport, le premier secteur par valeur ajoutée en Tunisie est l’administration publique et les services associés, avec 8,9 milliards de dollars, soit 18 % du PIB.

Aucun autre secteur productif n’atteint ce niveau.

Viennent ensuite :

Agriculture, forêt et pêche : 5,4 milliards USD (11 % du PIB)
Activités immobilières : 2,8 milliards USD (5,7 %)
Hôtellerie et restauration : 2,8 milliards USD (5,7 %)
Commerce de détail : 2,7 milliards USD (5,6 %)
Télécommunications : 2,6 milliards USD (5,2 %)
Commerce de gros : 2,1 milliards USD (4,2 %)
Construction : 2,0 milliards USD (4,1 %)
Industrie alimentaire : 1,6 milliard USD (3,2 %)
Industrie des boissons : 1,5 milliard USD (3,1 %)

Ces dix secteurs représentent 65,6 % de la valeur ajoutée totale de l’économie tunisienne. Le reste de la valeur ajoutée est à rechercher dans l’économie informelle et souterraine.

Mais ce classement révèle une réalité dérangeante : la bureaucratie produit davantage de valeur statistique que les secteurs industriels qui exportent réellement. Une tragédie qui ne dit pas son nom.

2- Les vrais moteurs : l’industrie exportatrice

Si l’on quitte les comptes nationaux pour observer le commerce extérieur, la hiérarchie change radicalement. La Tunisie est d’abord une économie manufacturière tournée vers l’exportation européenne. Les principaux produits exportés incluent :

Produits alimentaires : 9,3 % des exportations (≈ 1,9 milliard USD)
Métaux non ferreux : 5,9 % (≈ 1,17 milliard USD)
Moteurs électriques et équipements électriques : 5,5 % (≈ 1,1 milliard USD)
Cuir et chaussures : 4,9 % (≈ 1 milliard USD)
Pièces et accessoires industriels : 4,5 %
Produits plastiques : 4,8 %
Agriculture : 3,7 %
Produits pétroliers raffinés : 1,6 %

Ces filières concentrent plus de 75 % des exportations dans les principaux segments industriels.

La géographie commerciale confirme cette orientation : près de 72 % des exportations tunisiennes sont destinées à l’Union européenne.

Autrement dit, l’économie tunisienne vit largement de son intégration dans les chaînes de valeur européennes.

Les secteurs industriels – automobile, composants électriques, agroalimentaire – constituent les véritables générateurs de devises et d’emplois productifs.

3- Le déséquilibre structurel du commerce extérieur

Mais le commerce extérieur tunisien souffre d’un déséquilibre chronique. En 2024 :

Exportations de biens et services : 79,9 milliards de dinars
Importations : 89,9 milliards de dinars

Le pays importe donc près de 10 milliards de dinars de plus qu’il n’exporte.

Cette dépendance provient essentiellement de deux facteurs :

les importations d’énergie
les importations alimentaires

Ces deux secteurs alimentent une inflation importée qui rendent caduques toutes les politiques monétaires basées sur la hausse des taux directeurs. Des politiques monétaires qui pénalisent l’investissement.

Le rapport souligne que la Tunisie reste fortement dépendante des importations de nourriture, ce qui l’expose directement aux fluctuations des prix internationaux.

Cette situation explique la persistance d’un déficit courant proche de 2,5 % du PIB.

L’économie tunisienne produit donc des biens exportables compétitifs, mais reste vulnérable sur ses besoins essentiels.

4- L’économie administrée contre l’économie réelle

Mais le problème le plus profond est institutionnel. Malgré des réformes juridiques affichées, la concurrence reste imparfaitement appliquée et l’influence politique continue de fausser le fonctionnement du marché.

De nombreux secteurs exigent toujours des autorisations administratives préalables pour investir, notamment dans les ressources naturelles, les transports, la finance, la santé ou les télécommunications.

Ces barrières réglementaires produisent des effets bien connus des économistes :

protection de rentes sectorielles
barrières à l’entrée pour les nouveaux acteurs
inefficacité productive

Dans ces conditions, les entrepreneurs doivent souvent consacrer davantage d’énergie à naviguer dans les procédures administratives qu’à innover ou investir.

5- L’État obèse étouffe l’investissement privé

À cette bureaucratie s’ajoute un second déséquilibre : le poids budgétaire de l’État.

Selon le rapport, la masse salariale publique représente près de 50 % du budget de l’État.

Ce poids limite les marges budgétaires pour les investissements productifs.

Dans le même temps, la dette publique atteint environ 82 % du PIB en 2025, ce qui oblige l’État à mobiliser des ressources financières considérables.

Conséquence directe : l’État absorbe une part importante de l’épargne nationale, ce qui évince l’investissement privé.

C’est l’un des paradoxes les plus frappants de l’économie tunisienne : l’État prétend stimuler la croissance, mais son poids financier contribue souvent à la freiner.

6- Les atouts d’une économie qui résiste

Malgré ces contraintes, la Tunisie possède des atouts indéniables :

une main-d’œuvre relativement qualifiée
une base industrielle diversifiée
une proximité géographique exceptionnelle avec l’Europe

Ces facteurs expliquent pourquoi l’économie tunisienne continue d’attirer des investissements industriels et de maintenir ses exportations.

Mais ils expliquent aussi une réalité moins flatteuse pour les politiques publiques : si l’économie fonctionne, c’est souvent grâce aux forces du marché et non aux stratégies étatiques. Pas du tout en lien aux planifications et slogans disant que le « peuple veut… ».

7- Une illusion stratégique

Depuis quinze ans, soit depuis 2011, les 15 gouvernements successifs multiplient les plans de relance, les stratégies industrielles et les promesses de transformation économique.

Mais la réalité statistique est plus prosaïque.

La croissance repose toujours sur :

l’industrie exportatrice
l’agroalimentaire
le tourisme
les services privés

Les transferts de devises par les expatriés donnent une bouée de secours aux réserves en devises du pays, ce qui protège le dinar, un tant soit peu.

Autrement dit, les secteurs les plus dynamiques sont précisément ceux qui dépendent le moins de l’intervention directe de l’État.

8- La vraie réforme reste à faire

Le diagnostic est désormais clair.

La Tunisie ne souffre pas d’un manque de plans économiques. Elle souffre d’un excès de planification administrative et d’un déficit de réformes structurelles.

Les statistiques du rapport le montrent :

* les entrepreneurs exportateurs créent relativement plus de richesse répartie,
* les travailleurs industriels soutiennent davantage la croissance économique que les travailleurs agricoles,
* et l’économie privée maintient la diversification et l’intégration du pays dans le commerce international.

Mais pendant ce temps, l’État continue d’étendre ses dépenses, ses réglementations et son influence.

Cette contradiction constitue peut-être la plus grande erreur stratégique de la politique économique tunisienne depuis une décennie.

Car dans l’économie mondiale contemporaine, la prospérité ne vient ni des décrets ni des discours.

Elle vient de la productivité, de la concurrence et de l’innovation.

Et tant que les politiques publiques continueront de confondre gestion administrative et stratégie économique, la Tunisie restera prisonnière d’un paradoxe cruel : une économie pleine de potentiel… gouvernée comme si ce potentiel n’existait pas.

Source : S&P Global Market Intelligence, Tunisia Country Risk Profile, données compilées 5 mars 2026 (40p).

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