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Entre 10 à 15 milliards de dinars par an échappent au budget de l’Etat : l’évasion fiscale, un sport national?

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Moktar Lamari, E4T

Ce matin, la Direction générale des Impôts à la Casba (DGI) a sonné le clairon : 29 mai 2026, date limite pour le dépôt de la déclaration mensuelle par les personnes morales non assujetties à la déclaration en ligne. Et si ce fatidique dernier jour tombait un dimanche ou un jour férié, la DGI se montrerait magnanime — le contribuable aurait jusqu’au lendemain ouvrable, sans pénalité.


La bonté de l’État tunisien, quand elle se manifeste, elle devient particulièrement généreuse avec les riches et permissives avec les milliers de bandits du marché informel. Les experts comptables deviennent la croix de transmission de la délinquance fiscale, dans toutes ses moutures et postures. Ils parlent d’optimisation fiscale…pour se remplir les poches au détriment du Budget de l’État.




Mais posons la question qui fâche, celle que nos médias évitent soigneusement comme un nid-de-poule sur l’autoroute qui mêne à la Marsa: qui paie vraiment ses impôts en Tunisie, et combien sont-ils ?

Selon les données du ministère des Finances et du Conseil des analyses économiques, le fichier fiscal actif ne dépasse guère 700 000 contribuables — personnes physiques et morales confondues — sur une population active estimée à 4,2 millions d’individus.

En clair, moins d’un actif sur six s’acquitte formellement de ses obligations fiscales. Les cinq autres ? Ils existent, ils travaillent, ils gagnent, ils consomment — mais ils demeurent, fiscalement parlant, des fantômes. Ils manifestent contre l’État, ils critiquent les services publics, sans rien faire pour faire sa part et son devoir de citoyen honnête et digne de confiance. Des contribuables en mode camouflage fiscal, parfaitement invisibles au radar de Belvédère.

Les voleurs de l’État? Personne n’est à l’abris. Ils sont médecins, comptables, avocats, huissiers, chefs de PME, souvent des gens qui font les cinq prières par jour et à la mosquée (en présentiel) pour se faire bonne conscience. Tellement ils ont des choses à se reprocher….me disait ma belle-mère quand on parle de ces religieux qui volent le fisc et l’État en plein jour.

L’évasion et l’évitement fiscal en Tunisie représentent, selon les estimations les plus prudentes, entre 25 et 35 % du PIB non capturé par le fisc. Traduisons en trois scénarios chiffrés, pour les esprits cartésiens.

Scénario optimiste : Si l’on estime les recettes fiscales non collectées à 15 % du PIB (soit environ 15 milliards de dinars sur un PIB nominal d’environ 100 milliards de TND en 2025), le manque à gagner annuel pour le Trésor public avoisine les 4 milliards de dinars — l’équivalent du budget entier de l’enseignement supérieur et de la santé réunis.

Scénario médian : À 20 % de PIB non déclaré, on atteint 6 à 7 milliards de TND de recettes évaporées. C’est précisément le montant que l’État tunisien s’épuise à emprunter chaque année — à des taux de plus en plus salés — pour boucler un budget chroniquement déficitaire. Autrement dit : ce que les uns ne paient pas, les autres le financent à crédit, avec intérêts.

Scénario réaliste-pessimiste : Certains économistes sérieux, dont les travaux croisent ceux de Schneider sur l’économie informelle tunisienne, estiment l’économie souterraine à 35–40 % du PIB. Dans ce cas, le manque à gagner fiscal dépasse 9 à 10 milliards de TND. Le budget de l’État, en 2025, s’établissait à 74 milliards de TND — dont la moitié consacrée aux salaires et aux transferts sociaux. Cherchez l’erreur.

Et pourtant, nos grands médias — Radio Nationale, télévisions publiques et privées, sites d’information — préfèrent consacrer leurs éditions à l’humeur du ministre de l’Intérieur ou aux résultats du baccalauréat.

Le coût de l’évasion fiscale ? Silence radio. Peut-être parce que certains annonceurs, propriétaires de sociétés écrans ou de villas louées cash aux touristes, ne goûtent guère ce genre de reportages.

Car voilà le grand impensé du débat fiscal tunisien : les piscines. Selon les estimations compilées par des géomètres et des données satellitaires, la Tunisie compterait aujourd’hui entre 200 000 et 250 000 piscines privées. C’est plus que la Belgique. C’est presque autant que l’Espagne, pays dix fois plus riche.

Or la fiscalité foncière tunisienne reste embryonnaire, l’impôt sur la fortune inexistant, et la déclaration des revenus locatifs — qu’ils proviennent de familles libyennes cherchant la fraîcheur à La Marsa, d’Algériens profitant des appartements de Hammamet, ou de touristes européens en Airbnb discret à Sidi Bou Saïd — relève du système de l’honneur, c’est-à-dire, dans les faits, du néant.

Un propriétaire d’appartement loué 2 000 dinars par semaine à des touristes, multiplié par vingt semaines estivales, empoche 40 000 TND nets d’impôts. Multipliez cela par 100 000 propriétaires dans cette situation et vous obtenez 4 milliards de TND de revenus locatifs annuels évaporés fiscalement. Une brume que la DGI ne dissipe jamais, faute de croisement de données entre les registres de l’ANAT, des communes, et des déclarations fiscales.

Le 29 mai 2026 est donc, à sa manière, une métaphore nationale. L’État appelle ses contribuables — les mêmes, les fidèles, les salariés du secteur formel dont l’impôt est prélevé à la source avant même qu’ils voient leur virement. Les autres — propriétaires de piscines, loueurs informels, professions libérales au chiffre d’affaires artistiquement minoré, commerçants au registre de commerce poussiéreux — eux, ils regardent passer le train fiscal avec un sourire tranquille.

L’évasion fiscale en Tunisie n’est pas un accident du système. C’est le système. Et tant que les médias n’en feront pas un sujet de société récurrent, documenté, chiffré et nommé, le budget de l’État continuera de se financer sur le dos des honnêtes gens — et des générations futures.


Sources: Les estimations chiffrées s’appuient sur les travaux de Schneider, Jerbi et Abdennour (2026, African Development Review), les données du ministère des Finances (LFR 2025), et les rapports du FMI sur la Tunisie (Article IV, 2024). Les 200 000 piscines sont une estimation composite issue de sources cadastrales et satellitaires non officielles — ce qui, en soi, dit tout.

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