1974–2026 : l’Union stratégique entre la Tunisie et la Libye, ou la trajectoire avortée
Par Moktar Lamari
Il y a 52 ans, jour pour jour, le 12 janvier 1974, sur l’île de Djerba (à l’hôtel Ulysse Palace), la Tunisie et la Libye signent un accord qui aurait pu redessiner durablement la carte politique et économique du Maghreb. Habib Bourguiba et Mouammar Kadhafi annoncent alors la création d’une entité commune : la République arabe islamique.
Il y a 52 ans, jour pour jour, le 12 janvier 1974, sur l’île de Djerba (à l’hôtel Ulysse Palace), la Tunisie et la Libye signent un accord qui aurait pu redessiner durablement la carte politique et économique du Maghreb. Habib Bourguiba et Mouammar Kadhafi annoncent alors la création d’une entité commune : la République arabe islamique.
L’accord prévoit une citoyenneté unique, une politique étrangère unifiée, une armée commune et une constitution partagée. Moins d’une semaine plus tard, le projet est gelé, puis abandonné. Il n’entrera jamais en vigueur. Européens et Américains ont opposé leur véto, leurs médias ont tout fait pour briser l’élan. Hedi Nouira, Premier ministre, était le même jour à Téhéran pour rencontrer le Chah d’Iran et il revient en urgence pour tout arrêter.
Plus d’un demi-siècle après, alors que la Libye est divisée, institutionnellement fragmentée et économiquement dépendante du pétrole, et que la Tunisie traverse une instabilité durable marquée par l’endettement, le chômage et l’appauvrissement des classes moyennes, cet épisode mérite d’être relu autrement. Non comme une utopie panarabiste irréaliste, mais comme une trajectoire alternative qui n’a jamais été sérieusement explorée.
Deux pays complémentaires, des tribus identiques
Au début des années 1970, la Tunisie et la Libye se trouvent à des stades de développement très différents. La Tunisie dispose d’un tat structuré, d’une administration efficace et d’un système éducatif en expansion.Mais elle souffre d’un déficit chronique en ressources naturelles, d’une base industrielle limitée et d’une dépendance croissante aux recettes touristiques et à l’aide extérieure.
La Libye, au contraire, est alors l’un des pays africains les plus riches par habitant. Grâce au pétrole, elle génère des excédents considérables et accumule des réserves financières importantes. En 1974, sa production dépasse déjà deux millions de barils par jour. Mais cette richesse repose sur une économie peu diversifiée, une population réduite et des institutions encore fragiles.
Sur le plan économique, la complémentarité est évidente : capital et hydrocarbures d’un côté, main-d’œuvre, compétences administratives et ouverture méditerranéenne de l’autre. L’accord de Djerba ne naît donc pas d’un fantasme pur, mais d’un calcul stratégique imparfaitement formulé.
Pourquoi l’accord échoue
L’échec rapide de l’union tient à une combinaison de facteurs politiques. D’abord, une divergence profonde de vision entre les deux dirigeants. Kadhafi conçoit l’union comme une fusion rapide, idéologique et centralisée, inscrite dans le panarabisme révolutionnaire. Bourguiba, plus pragmatique, reste attaché à la souveraineté tunisienne, au gradualisme institutionnel et à un tat de droit en construction.Ensuite, les résistances internes sont fortes, notamment au sein de l’élite tunisienne, inquiète d’une absorption par un régime libyen perçu comme imprévisible. cela s’ajoutent les inquiétudes régionales — notamment en Algérie — et occidentales, face à la constitution d’un ensemble politique riche en hydrocarbures, dirigé en partie par un leader jugé instable.
L’accord est abandonné sans référendum, sans institutions transitoires, sans feuille de route économique. Il restera comme un geste symbolique, plus qu’un projet structuré.
Une autre voie était pourtant possible
L’histoire montre que les unions politiques durables ne naissent pas de proclamations, mais de constructions progressives. L’Europe d’après-guerre commence par la coordination du charbon et de l’acier avant de devenir un marché commun.Le Canada, la Suisse ou la Belgique ont bâti des fédérations complexes, parfois conflictuelles, mais résilientes, fondées sur l’autonomie régionale, la redistribution et le compromis institutionnel. Ils ont mieux réussi.
Si, après 1974, la Tunisie et la Libye avaient opté pour une union fonctionnelle et graduelle, plusieurs étapes réalistes auraient pu être envisagées : un marché commun du travail, une coordination énergétique, des institutions économiques communes limitées, et une redistribution partielle de la rente pétrolière vers des investissements productifs régionaux.
Une telle approche aurait évité la fusion autoritaire tout en créant des interdépendances durables.
Une trajectoire différente pour la Tunisie
Depuis les années 1980, la Tunisie connaît une croissance modérée mais fragile. Son PIB par habitant stagne autour de 3 500 à 4 000 dollars constants. Le chômage structurel reste élevé (16 %), en particulier chez les jeunes diplômés (37 %). La dette publique dépasse aujourd’hui 80 % du PIB, tandis que les marges budgétaires se sont considérablement réduites.Dans un cadre unionnel, la Tunisie aurait pu bénéficier de mécanismes de stabilisation comparables à ceux existant dans les fédérations ou unions économiques avancées : transferts budgétaires, investissements communs, mutualisation partielle des risques. Les revenus pétroliers libyens auraient pu financer des infrastructures régionales, soutenir l’industrialisation et réduire la dépendance à l’endettement extérieur.
Au lieu d’une économie tirée principalement par les services et le tourisme, la Tunisie aurait pu s’inscrire dans une logique de co-développement industriel, limitant l’érosion progressive du niveau de vie.
Une Libye moins fragmentée et moins exposée aux vautours ?
La Libye contemporaine illustre les faiblesses d’un tat rentier sans institutions solides. Malgré des réserves pétrolières parmi les plus importantes du monde — environ 48 milliards de barils — le pays reste divisé depuis 2011 entre pouvoirs concurrents. L’économie dépend à plus de 90 % des hydrocarbures, tandis que la rente alimente les rivalités plutôt que le développement.Une union fédérale plus large aurait pu offrir à la Libye un ancrage institutionnel stabilisateur. La présence de contre-pouvoirs régionaux, d’institutions partagées et d’intérêts économiques croisés aurait pu atténuer les logiques de fragmentation. Elle aurait également favorisé une diversification économique progressive, en reliant la Libye à un espace productif et administratif plus structuré.
Aucune union n’élimine les conflits, mais les systèmes fédéraux ont montré leur capacité à transformer des tensions violentes en conflits politiques arbitrables.
Un Maghreb autrement structuré
Une entité tuniso-libyenne stable aurait modifié l’équilibre régional. Avec une façade méditerranéenne étendue, une profondeur saharienne stratégique et une complémentarité économique rare, elle aurait constitué un pôle intermédiaire capable de négocier différemment avec l’Europe, les tats-Unis et les puissances émergentes.L’échec de 1974 n’a pas seulement fermé une option bilatérale. Il a renforcé la fragmentation du Maghreb, laissant chaque pays affronter seul les chocs économiques, sécuritaires et géopolitiques — de la crise de la dette aux bouleversements post-2011.
Un peuple incapable d’apprendre de ses échecs
L’accord du 12 janvier 1974 n’était ni absurde ni impossible. Il était prématuré, mal préparé et porté par des visions incompatibles. Mais l’idée qu’il contenait — celle d’une intégration politique intelligente entre tats complémentaires — reste d’une étonnante actualité.Cinquante-deux ans plus tard, la Tunisie cherche toujours un modèle de développement soutenable, et la Libye un cadre institutionnel viable. L’histoire ne se réécrit pas, mais elle éclaire les choix présents.
L’union manquée de 1974 rappelle une vérité souvent oubliée : les tats fragmentés paient plus cher leur isolement que leur interdépendance, à condition que celle-ci soit organisée, progressive et fondée sur des institutions solides.
Bourguiba a été renversé par un coup d’ tat par ses militaires et a fini ses jours, comme un rien, pauvre et enfermé, même agonisant. Kaddafi a fini torturé et avec plusieurs balles dans la tête, sous les ordres de Sarkozy et de la France, particulièrement.
Ce n’est peut-être pas l’union qui a échoué en 1974. C’est la capacité à penser le temps long. La capacité à développer une gouvernance intelligente et endogène.











Comments
0 de 0 commentaires pour l'article 321784