Convertir la dette en investissement : que demande le président et que répond la théorie économique ?
Moktar Lamari, E4T,
Il y a une scène presque alchimique qui s'est jouée lundi 20 juillet au palais de Carthage. Réunis autour du président Kaïs Saïed
, la cheffe du gouvernement Sarra Zaâfrani Zenzri, le ministre de l'Économie Samir Abdelhafidh et le gouverneur de la BCT Fethi Zouhair Nouri ont examiné la gravité de la situation de l’investissement en Tunisie. Dans ce cadre, le président avance la formule magique : « transformer cette dette en investissements » destinés à reconstruire les services publics. Faisabilité…
C'est évidemment plus facile à dire qu'à faire — et la vraie question, embarrassante, est de savoir si quelqu'un dans la salle a seulement pris la peine d'expliquer au président ce que cette formule suppose concrètement, et le prix qu'elle exige.
Money talks
Au Moyen Âge, on cherchait la pierre philosophale pour changer le plomb en or. À Carthage, on cherche la formule pour changer une dette en investissement sans jamais avoir à convaincre un créancier ni à imprimer un billet de trop.
La théorie économique, elle, n'a toujours pas rendu son verdict favorable.
Posons d'abord le problème avec la rigueur qu'il mérite. La dette est une créance : quelqu'un — un fonds de pension allemand, une banque tunisienne, le FMI, un État du Golfe — a prêté un capital contre la promesse d'être remboursé, majoré d'un intérêt. Ce prêteur ne va pas se réveiller un matin en se disant que sa créance s'est spontanément muée en une route, une école ou une centrale électrique tunisienne.
Comme le rappelle la théorie classique du « surendettement » (debt overhang) formalisée par Paul Krugman dans les années 1980 : au-delà d'un certain seuil, le service de la dette absorbe une telle part des ressources publiques qu'il étouffe justement la capacité d'investir — c'est un cercle vicieux, pas un bouton qu'on actionne à volonté.
Lire sur les lèvres…
Il existe pourtant, en théorie et en pratique, de vraies façons de faire ce que Carthage semble vouloir faire par incantation, et elles ont toutes un point commun : elles exigent un sacrifice réel du côté du créancier, jamais un simple changement de vocabulaire côté débiteur.
La conversion de dette en capital (debt-equity swaps), pratiquée massivement en Amérique latine dans les années 1980, en est un exemple — le Chili sous Pinochet a transformé une partie de sa dette externe en investissements directs étrangers, au prix d'un bradage d'actifs nationaux. Les échanges dette contre développement (debt-for-nature/development swaps) en sont un autre : l'Équateur a échangé, en 2023, 1,6 milliard de dollars de dette contre un engagement chiffré à financer la protection des Galápagos.
La Pologne, via le plan Brady de 1994, a obtenu une réduction de près de moitié de sa dette commerciale en échange de réformes structurelles vérifiables. Dans les trois cas, c'est le créancier qui accepte de perdre quelque chose — et il ne le fait jamais gratuitement.
Et c'est précisément là qu'il faut être précis sur ce que cette « transformation » exige, techniquement, pour ne pas rester un slogan de communiqué présidentiel.
Une transaction à négocier
D'abord, il faut que le créancier accepte d'annuler une part substantielle de la dette — pas moins de 20 %, en dessous de ce seuil l'opération perd tout son sens économique, puisque les frais de négociation et de structuration dépasseraient le bénéfice net.
En contrepartie, la Tunisie devrait investir l'équivalent en dinars dans un fonds dédié, réservé à des projets de développement précis, vérifiables, chiffrés. Cela suppose de présenter aux créanciers — banques internationales, organismes multilatéraux, bailleurs bilatéraux — un dossier attestant que ces ressources seront orientées vers des investissements créateurs de croissance, et non recyclées, comme cela a été systématiquement le cas depuis une dizaine d'années, dans le seul refinancement des échéances précédentes.
Or c'est très exactement l'inverse qui a été pratiqué jusqu'ici : l'argent emprunté a financé de la dette, pas de la croissance. Difficile, dans ces conditions, de convaincre un créancier que le même pouvoir qui s'est embourbé dans une dette de plus en plus chère — au vu des taux d'intérêt appliqués aux emprunts des dernières années, notamment auprès d'Afreximbank — va soudainement changer de logique et accepter les sacrifices budgétaires nécessaires pour transformer un franc de dette annulée en un franc de croissance réelle.
Souveraineté et économie sur la gente
Les partenaires de la Tunisie exigeraient, dès le départ, des garanties de transparence, de bonne gouvernance et de contrôle sur ces projets — précisément les trois maillons faibles récurrents de la gestion publique tunisienne post-2011, entre opacité budgétaire, faiblesse du contrôle parlementaire et gouvernance erratique des entreprises publiques.
Les investissements devraient être réellement productifs, générateurs de devises ou de recettes fiscales pérennes, sous peine de voir la dette annulée remplacée, quelques années plus tard, par de nouvelles difficultés financières identiques — un remake plutôt qu'un dénouement. Rien de tout cela ne se pilote à coups d'annonces pompeuses lors d'une réunion au palais de Carthage.
Cela suppose un plan minutieusement préparé, une équipe de négociateurs chevronnés — des compétences financières et juridiques de très haut niveau, capables de tenir tête à des créanciers institutionnels rompus à l'exercice — et surtout une volonté politique de fer, capable de résister à la première alerte sociale sans faire volte-face.
Le wishfull thinking
Or des alertes sociales, il y en aura, forcément, dès que les arbitrages budgétaires nécessaires toucheront aux subventions, à la fonction publique ou à la fiscalité. Cela suppose enfin d'accepter de laisser l'initiative technique et le suivi opérationnel aux gens du métier, plutôt qu'aux éléments de langage présidentiels — une discipline qui n'a, jusqu'ici, jamais caractérisé la gouvernance économique tunisienne depuis 2011.
Reste la voie de la facilité, plus inquiétante : si l'on ne trouve pas l'argent chez les créanciers, il ne reste que la Banque centrale pour le fabriquer — le financement monétaire du déficit, la BCT qui imprime pour financer l'État plutôt que pour stabiliser les prix. La théorie quantitative de la monnaie, de Fisher à Friedman, est sans appel : une création monétaire déconnectée de la production réelle finit toujours par se transformer en inflation, en dépréciation du dinar et en érosion du pouvoir d'achat des ménages les plus modestes — ceux-là mêmes que le discours présidentiel prétend vouloir protéger.
Le Venezuela et le Zimbabwe en ont déjà fait, à leurs dépens, la démonstration empirique. Et n'oublions pas l'angle mort le plus tunisien de l'histoire : les banques locales, qui détiennent une part considérable de la dette publique intérieure. Une manipulation trop brutale de cette dette fragiliserait directement leurs bilans, avec un risque systémique sur tout le secteur bancaire national.
La dette n’est pas un crime…c’est son utilisation qui compte !
Il y a donc une différence de nature, pas seulement de degré, entre gérer intelligemment une dette — restructuration négociée, diversification des créanciers, réformes qui redonnent confiance, équipe technique crédible et protégée des aléas politiques — et prétendre la « transformer » en investissement par un simple exercice de vocabulaire présidentiel, énoncé sans que personne, semble-t-il, n'ait présenté au chef de l'État le cahier des charges réel de l'opération.
* La première option est lente, techniquement exigeante et politiquement coûteuse, car elle implique d'admettre que le problème n'est pas seulement hérité, mais aussi structurel, latent et récent. Les élites du post-2011, ont appris à quémander, à se faire biberonner par la dette toxique.
* La seconde est gratuite, immédiate, et a le mérite de ne fâcher personne — jusqu'au jour où le dinar, l'inflation ou les bilans bancaires envoient, eux, la facture. Comme souvent en Tunisie depuis 2011, on a le choix entre la réforme qui fait mal et le mot magique qui fait plaisir. Entre populisme et échéance électorale, on navigue aveuglement.
Le problème, c'est que la théorie économique, contrairement au communiqué de la présidence, ne s'embarrasse jamais de plaire — et qu'avec le personnel politique et la conjoncture actuels, rien n'indique que quelqu'un soit prêt, à Carthage, à payer le vrai prix de la formule qu'on vient d'y prononcer.
À bon entendeur salam…
Il y a une scène presque alchimique qui s'est jouée lundi 20 juillet au palais de Carthage. Réunis autour du président Kaïs Saïed
, la cheffe du gouvernement Sarra Zaâfrani Zenzri, le ministre de l'Économie Samir Abdelhafidh et le gouverneur de la BCT Fethi Zouhair Nouri ont examiné la gravité de la situation de l’investissement en Tunisie. Dans ce cadre, le président avance la formule magique : « transformer cette dette en investissements » destinés à reconstruire les services publics. Faisabilité…C'est évidemment plus facile à dire qu'à faire — et la vraie question, embarrassante, est de savoir si quelqu'un dans la salle a seulement pris la peine d'expliquer au président ce que cette formule suppose concrètement, et le prix qu'elle exige.
Money talks
Au Moyen Âge, on cherchait la pierre philosophale pour changer le plomb en or. À Carthage, on cherche la formule pour changer une dette en investissement sans jamais avoir à convaincre un créancier ni à imprimer un billet de trop.La théorie économique, elle, n'a toujours pas rendu son verdict favorable.
Posons d'abord le problème avec la rigueur qu'il mérite. La dette est une créance : quelqu'un — un fonds de pension allemand, une banque tunisienne, le FMI, un État du Golfe — a prêté un capital contre la promesse d'être remboursé, majoré d'un intérêt. Ce prêteur ne va pas se réveiller un matin en se disant que sa créance s'est spontanément muée en une route, une école ou une centrale électrique tunisienne.
Comme le rappelle la théorie classique du « surendettement » (debt overhang) formalisée par Paul Krugman dans les années 1980 : au-delà d'un certain seuil, le service de la dette absorbe une telle part des ressources publiques qu'il étouffe justement la capacité d'investir — c'est un cercle vicieux, pas un bouton qu'on actionne à volonté.
Lire sur les lèvres…
Il existe pourtant, en théorie et en pratique, de vraies façons de faire ce que Carthage semble vouloir faire par incantation, et elles ont toutes un point commun : elles exigent un sacrifice réel du côté du créancier, jamais un simple changement de vocabulaire côté débiteur.La conversion de dette en capital (debt-equity swaps), pratiquée massivement en Amérique latine dans les années 1980, en est un exemple — le Chili sous Pinochet a transformé une partie de sa dette externe en investissements directs étrangers, au prix d'un bradage d'actifs nationaux. Les échanges dette contre développement (debt-for-nature/development swaps) en sont un autre : l'Équateur a échangé, en 2023, 1,6 milliard de dollars de dette contre un engagement chiffré à financer la protection des Galápagos.
La Pologne, via le plan Brady de 1994, a obtenu une réduction de près de moitié de sa dette commerciale en échange de réformes structurelles vérifiables. Dans les trois cas, c'est le créancier qui accepte de perdre quelque chose — et il ne le fait jamais gratuitement.
Et c'est précisément là qu'il faut être précis sur ce que cette « transformation » exige, techniquement, pour ne pas rester un slogan de communiqué présidentiel.
Une transaction à négocier
D'abord, il faut que le créancier accepte d'annuler une part substantielle de la dette — pas moins de 20 %, en dessous de ce seuil l'opération perd tout son sens économique, puisque les frais de négociation et de structuration dépasseraient le bénéfice net.En contrepartie, la Tunisie devrait investir l'équivalent en dinars dans un fonds dédié, réservé à des projets de développement précis, vérifiables, chiffrés. Cela suppose de présenter aux créanciers — banques internationales, organismes multilatéraux, bailleurs bilatéraux — un dossier attestant que ces ressources seront orientées vers des investissements créateurs de croissance, et non recyclées, comme cela a été systématiquement le cas depuis une dizaine d'années, dans le seul refinancement des échéances précédentes.
Or c'est très exactement l'inverse qui a été pratiqué jusqu'ici : l'argent emprunté a financé de la dette, pas de la croissance. Difficile, dans ces conditions, de convaincre un créancier que le même pouvoir qui s'est embourbé dans une dette de plus en plus chère — au vu des taux d'intérêt appliqués aux emprunts des dernières années, notamment auprès d'Afreximbank — va soudainement changer de logique et accepter les sacrifices budgétaires nécessaires pour transformer un franc de dette annulée en un franc de croissance réelle.
Souveraineté et économie sur la gente
Les partenaires de la Tunisie exigeraient, dès le départ, des garanties de transparence, de bonne gouvernance et de contrôle sur ces projets — précisément les trois maillons faibles récurrents de la gestion publique tunisienne post-2011, entre opacité budgétaire, faiblesse du contrôle parlementaire et gouvernance erratique des entreprises publiques.Les investissements devraient être réellement productifs, générateurs de devises ou de recettes fiscales pérennes, sous peine de voir la dette annulée remplacée, quelques années plus tard, par de nouvelles difficultés financières identiques — un remake plutôt qu'un dénouement. Rien de tout cela ne se pilote à coups d'annonces pompeuses lors d'une réunion au palais de Carthage.
Cela suppose un plan minutieusement préparé, une équipe de négociateurs chevronnés — des compétences financières et juridiques de très haut niveau, capables de tenir tête à des créanciers institutionnels rompus à l'exercice — et surtout une volonté politique de fer, capable de résister à la première alerte sociale sans faire volte-face.
Le wishfull thinking
Or des alertes sociales, il y en aura, forcément, dès que les arbitrages budgétaires nécessaires toucheront aux subventions, à la fonction publique ou à la fiscalité. Cela suppose enfin d'accepter de laisser l'initiative technique et le suivi opérationnel aux gens du métier, plutôt qu'aux éléments de langage présidentiels — une discipline qui n'a, jusqu'ici, jamais caractérisé la gouvernance économique tunisienne depuis 2011.Reste la voie de la facilité, plus inquiétante : si l'on ne trouve pas l'argent chez les créanciers, il ne reste que la Banque centrale pour le fabriquer — le financement monétaire du déficit, la BCT qui imprime pour financer l'État plutôt que pour stabiliser les prix. La théorie quantitative de la monnaie, de Fisher à Friedman, est sans appel : une création monétaire déconnectée de la production réelle finit toujours par se transformer en inflation, en dépréciation du dinar et en érosion du pouvoir d'achat des ménages les plus modestes — ceux-là mêmes que le discours présidentiel prétend vouloir protéger.
Le Venezuela et le Zimbabwe en ont déjà fait, à leurs dépens, la démonstration empirique. Et n'oublions pas l'angle mort le plus tunisien de l'histoire : les banques locales, qui détiennent une part considérable de la dette publique intérieure. Une manipulation trop brutale de cette dette fragiliserait directement leurs bilans, avec un risque systémique sur tout le secteur bancaire national.
La dette n’est pas un crime…c’est son utilisation qui compte !
Il y a donc une différence de nature, pas seulement de degré, entre gérer intelligemment une dette — restructuration négociée, diversification des créanciers, réformes qui redonnent confiance, équipe technique crédible et protégée des aléas politiques — et prétendre la « transformer » en investissement par un simple exercice de vocabulaire présidentiel, énoncé sans que personne, semble-t-il, n'ait présenté au chef de l'État le cahier des charges réel de l'opération.* La première option est lente, techniquement exigeante et politiquement coûteuse, car elle implique d'admettre que le problème n'est pas seulement hérité, mais aussi structurel, latent et récent. Les élites du post-2011, ont appris à quémander, à se faire biberonner par la dette toxique.
* La seconde est gratuite, immédiate, et a le mérite de ne fâcher personne — jusqu'au jour où le dinar, l'inflation ou les bilans bancaires envoient, eux, la facture. Comme souvent en Tunisie depuis 2011, on a le choix entre la réforme qui fait mal et le mot magique qui fait plaisir. Entre populisme et échéance électorale, on navigue aveuglement.
Le problème, c'est que la théorie économique, contrairement au communiqué de la présidence, ne s'embarrasse jamais de plaire — et qu'avec le personnel politique et la conjoncture actuels, rien n'indique que quelqu'un soit prêt, à Carthage, à payer le vrai prix de la formule qu'on vient d'y prononcer.
À bon entendeur salam…










Comments
0 de 0 commentaires pour l'article 333281