Tunisie: ce que le “One-click report” de l’EIU nous dit des 15 ans de non-choix économiques
**
Moktar LaMari, E4TSource : One-click report: Tunisia, The Economist Intelligence Unit (EIU), division recherche du groupe The Economist. Document actualisé et enregistré en juin 2026, 35 pages, structuré en sept sections (politique, policy, économie, environnement des affaires, données et graphiques, informations de base). Diffusion via la plateforme viewpoint.eiu.com, siège éditorial à Londres, avec antennes à New York, Hong Kong, Gurugram et Dubaï.
L’EIU ne signe pas ses chroniques d’un nom propre — c’est un collectif d’analystes-pays qui produit, trimestre après trimestre, ce qu’on pourrait appeler le bulletin de température du malade tunisien.
Ce diagnostic de juin 2026 ne surprendra aucun lecteur assidu d’E4T : la Tunisie tient, mais elle tient comme un vieux moteur Renault 12 tenait sur les pistes allant de Sidi Bouzid vers Sfax — au prix d’un bricolage permanent et d’une consommation d’essence, ici de dinars empruntés, franchement déraisonnable.
L’ère post-2011, en deux temps
Volontairement, on a scindé les trends et évolutions enregistés depuis 2011, en deux temps soit: 2011-2019 contre 2019-2026 Le rapport, sans le formuler ainsi, dessine deux Tunisie post-Bourguiba/Ben Ali bien distinctes.2011-2019
C’est la décennie de la parole retrouvée et de la boussole perdue : gouvernements de coalition fragiles, alternance ministérielle frénétique, un accord FMI de 2013 jamais vraiment tenu, une dette qui grimpe déjà mais sur fond de pluralisme réel — Nidaa Tounes et Ennahdha se neutralisant mutuellement plus qu’ils ne gouvernaient. Le PIB réel, nous dit le graphique historique du rapport, ne retrouvera son niveau de 2019 qu’en 2024-2025, tant le choc covid a été sévère.2019-2026
C’est l’ère Saïed : concentration du pouvoir depuis le coup de force du 25 juillet 2021, nouvelle constitution taillée sur mesure en 2022, parlement élu avec des taux de participation dignes d’un referendum syndical mal convoqué (11 % pour la chambre haute en 2023, 28,8 % à la présidentielle de 2024).Le paradoxe que souligne l’EIU est cruel : plus le pouvoir se concentre, moins l’efficacité économique suit. Circulez, il n’y a rien à gouverner — sauf peut-être la Banque centrale, sommée de financer le déficit.
Les dix indicateurs, décryptés
1. Productivité. Le tableau “Growth and productivity” est sans appel : la productivité du travail s’effondre à -4,7 % en 2025 avant un rebond poussif à peine supérieur à 1 % ensuite ; la productivité globale des facteurs suit la même trajectoire dépressive. La Tunisie ne produit pas mieux, elle produit encore, ce qui n’est pas tout à fait pareil.2. Croissance. 1,6 % en 2024, 2,3 % en 2025, une moyenne annuelle projetée de seulement 2,3 % sur 2026-30 — et de 2,4 % à l’horizon 2060 dans le scénario long terme. Une croissance de rentier fatigué, jamais assez forte pour absorber le chômage.
3. Investissement / PIB. La formation brute de capital fixe plafonne à 14-15 % du PIB durant toute la période de prévision, contre des standards émergents qui tournent plutôt autour de 25-30 %. L’investissement productif est le grand absent du roman national.
4. Taux directeur et taux bancaires. La BCT a baissé son taux de 50 points de base en décembre 2025, à 7 %, après un pic à 8 % en 2024 — mouvement de détente, mais l’EIU prévoit un gel prolongé, la banque centrale craignant l’inflation sous-jacente autant que la pression sur le dinar.
5. Infrastructures. Le score EIU de l’environnement des affaires pour les infrastructures reste médiocre (autour de 4,6-6,4 sur 10 selon les sous-catégories), avec un fossé béant entre le littoral et l’intérieur du pays — la Tunisie utile et la Tunisie oubliée, toujours.
6. Technological readiness. Le classement mondial glisse de la 67e à la 68e place sur 82 pays pour 2026-30. La 5G, annoncée depuis des lustres, est reportée “au mieux à 2026” — un marronnier technologique tunisien qui mériterait sa propre chronique nostalgique.
7. Revenu par habitant. Le PIB par tête, à prix courants, progresse péniblement de 4 181 dollars en 2024 à 5 470 dollars projetés en 2030 — une hausse nominale rongée par l’inflation et la dépréciation attendue du dinar.
8. Dette publique. Le chiffre qui devrait faire trembler : la dette publique dépasse 85 % du PIB tout au long de la période 2026-30, contre 79,3 % en 2021. Le financement extérieur se tarissant, la dette intérieure — notamment les avances de la BCT — explose, passant de quelques centaines de millions de dinars en 2017 à plus de 14 000 millions en 2025.
9. Déficit budgétaire. De -5,9 % du PIB en 2024, le déficit se creuse à -6,2 % en 2026 avant de se stabiliser autour de -5,2 % en moyenne sur 2027-30. Aucune réforme des subventions ni des entreprises publiques déficitaires n’est à l’agenda — le courage politique reste, comme d’habitude, en rupture de stock.
10. IDE (investissements directs étrangers). Les flux entrants stagnent autour de 0,8-1,1 milliard de dollars par an, soit à peine 1,4-1,6 % du PIB — un chiffre qui ferait pâlir le Maroc voisin, qui capte des multiples de ce montant.
Pouvoir d’achat, inflation et remittances
L’inflation moyenne, redescendue à 5,4 % en 2025 après le pic de 7,7 % en 2023, devrait remonter légèrement à 5,6 % en moyenne sur 2026-30. Les salaires réels, eux, reculent quasiment chaque année depuis 2021 (-4 % en 2022, -1,6 % en 2025).Quant aux transferts de la diaspora, le rapport les cite comme un des rares amortisseurs du compte courant, aux côtés du tourisme, sans toutefois leur consacrer de série statistique dédiée — angle mort classique des rapports macro, et sujet qu’E4T a déjà traité mieux que l’EIU.
Si l’on devait résumer ces 35 pages, on dira que le pays en panne sur les divers fronts économiques.
L’EIU, avec sa prudence toute britannique, appelle cela un “risque de crise de la dette élevé mais non certain”. Nous, on appelle ça dix ans de agnara sur la même chaise, en changeant seulement de tablier.









Comments
0 de 0 commentaires pour l'article 333351