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Publié le Jeudi 29 Janvier 2026 - 17:41
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Lamari, Moktar, E4T
La première lecture du dernier Tunisia Banking Report de BMI–Fitch Solutions (71p) pourrait presque rassurer. Actifs en hausse, crédit en croissance, dépôts qui suivent, banques encore debout malgré une économie à genoues. Mais à y regarder de plus près, le diagnostic est autrement plus sombre : le système bancaire tunisien ne finance plus l’économie, il finance l’État ; il ne gère plus le risque, il l’accumule ; il ne prépare plus l’avenir, il repousse l’échéance; il ne favorise pas l’inclusion, il génère l’éviction (crowding out).
La performance affichée est factice, et n’est pas une réussite. C’est un retardement de crise. C’est un maquillage de maux et de bobos chroniques qu’on ne veut pas montrer aux investisseurs et aux bailleurs de fonds internationaux. La Banque centrale de Tunisie assume une grosse responsabilité, et ne joue pas son rôle dans ce cadre.
Les chiffres sont là. En 2025, les actifs bancaires atteignent près de 191 milliards de dinars, soit plus de 109 % du PIB du pays, avec une trajectoire ascendante jusqu’en 2034 selon les projections de Fitch-BMI.
À première vue, le secteur bancaire tunisien grossit, s’épaissit, se densifie. En réalité, il s’alourdit et s’enfonce. Et ce poids grossissant du secteur bancaire devient un handicap.
Car cette croissance des bilans n’est ni le reflet d’un boom industriel, ni celui d’un investissement privé dynamique. Encore moins d’une croissance économique saine et porteuse de prospérité collective.
Elle est d’abord et avant tout le produit d’une hyper-dépendance à la dette souveraine.
En dix ans, la part des crédits accordés à l’État a plus que doublé pour frôler 22 % du total des prêts en 2025, avec une croissance annuelle dépassant les 30 %. Pendant ce temps, le crédit au secteur privé stagne, progresse à peine, voire recule en part relative.
Autrement dit, les banques tunisiennes ne sont plus des intermédiaires financiers au service de l’économie réelle. Elles sont devenues les caissiers d’un État en déficit chronique.
Le fameux « crowding out » n’est plus une menace abstraite : c’est la mécanique centrale du système. Une mécanique qui fonctionne sans éclat, avec la complicité des medias et économistes du sérail.
Cette captation de la liquidité par l’État n’est pas sans conséquences. Elle assèche le financement des entreprises, décourage l’investissement productif et enferme la croissance dans une trajectoire molle.
Le rapport est sans ambiguïté : sur les neuf premiers mois de 2025, les crédits au secteur public ont progressé dix fois plus vite que ceux au secteur privé.
La banque tunisienne prête là où le risque politique est immédiat, et refuse là où la création de valeur est incertaine.
Deuxième bombe à retardement : la qualité du crédit. Avec un taux de créances douteuses proche de 15 %, la Tunisie figure parmi les mauvais élèves de la région MENA. Trois des sept plus grandes banques affichent des ratios de prêts non performants supérieurs à 10 %. Ce n’est plus un accident conjoncturel, c’est une pathologie structurelle.
Pire encore, au lieu de renforcer la discipline de crédit, l’État multiplie les interventions qui dégradent davantage les bilans bancaires : restructuration forcée des dettes agricoles, réduction obligatoire des taux d’intérêt sur des prêts existants, prêts à taux nul imposés aux banques. Sous couvert de justice sociale ou de soutien sectoriel, le risque est transféré vers les banques, sans compensation, sans réforme, sans vision de long terme.
Le message envoyé est dévastateur : le risque n’a plus de prix, le contrat bancaire n’est plus intangible, et la solvabilité devient une variable politique.
La fragilité ne s’arrête pas là. Le ratio prêts/dépôts dépasse 155 %, l’un des niveaux les plus élevés de la région. Cela signifie que les banques prêtent largement au-delà de leurs ressources stables, en s’exposant à des tensions de liquidité sévères en cas de choc.
Dans un pays exposé aux chocs climatiques, aux tensions sociales et à une instabilité budgétaire chronique, cette fragilité de liquidité ressemble à une roulette russe financière.
La question du capital, elle, frôle l’absurde. Le rapport de BMI souligne un fait sidérant : les principales banques tunisiennes ne publient pas leurs ratios d’adéquation des fonds propres.
Dans un monde post-crise financière, où la transparence est devenue une norme minimale, cette opacité relève d’un autre âge. Plus grave encore, la Tunisie continue de calculer ses ratios selon des standards proches de Bâle I, quand la plupart des pays comparables ont basculé vers Bâle III.
Autrement dit, personne ne sait réellement si le système bancaire tunisien est suffisamment capitalisé pour encaisser un choc sérieux. On suppose. On espère. On reporte.
Côté rentabilité, le tableau est tout aussi fragile. Quelques banques affichent encore des rendements honorables, mais la tendance est à l’érosion. La hausse de l’impôt sur les bénéfices bancaires à 40 %, combinée aux plafonnements réglementaires des taux, pèse lourdement sur les marges.
Au final, le système bancaire tunisien ressemble à un colosse sous perfusion budgétaire. Il grossit, mais ne se renforce pas. Il prête, mais mal. Il survit, mais au prix d’une exposition croissante au risque souverain, d’une qualité d’actifs dégradée et d’une transparence insuffisante.
La question n’est donc pas de savoir si les banques tunisiennes tiennent encore debout. La vraie question est : combien de temps peut-on confondre stabilité et immobilisme, croissance des bilans et santé financière ?
Car le jour où l’État ne pourra plus emprunter, où la liquidité se tendra brutalement, ou où les créances douteuses exploseront, il ne restera plus grand-chose de cette performance de façade. Et ce jour-là, la crise bancaire ne sera pas une surprise. Elle aura été soigneusement documentée.
Avec ce bilan, on ne peut qu’expliquer la croissance exponentielle des liquidités sur le marché (27 milliards de DT), avec un marché fleurissant des devises dans le marché parallèle.
Les 5 bombes à retardement
1. Une dépendance massive à l’État
En septembre 2025, 21,9 % des crédits bancaires sont accordés au secteur public, contre 9,1 % en 2015. Sur les neuf premiers mois de 2025, les prêts à l’État ont progressé de plus de 30 %, contre à peine 3 % pour le secteur privé. Source : BMI – Fitch Solutions
2. Des créances douteuses à un niveau systémique
Le ratio de prêts non performants atteint 14,7 % en mars 2025. Trois des sept plus grandes banques affichent des NPL supérieurs à 10 %. Source : BMI – Fitch Solutions
3. Le ratio prêts/dépôts le plus élevé de la région
Le ratio prêts/dépôts s’élève à 155,4 % en 2025, avec une projection encore supérieure à 150 % jusqu’en 2030. Source : BMI – Fitch Solutions
4. Une opacité inquiétante sur la solidité du capital
Absence de publication des ratios d’adéquation des fonds propres et cadre réglementaire proche de Bâle I au lieu de Bâle III. Source : BMI – Fitch Solutions
5. Une rentabilité sous pression politique et fiscale
Impôt sur les bénéfices bancaires porté à 40 % et réduction imposée des taux sur certains crédits. Source : BMI – Fitch Solutions
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