Tunisie : ces médias économiques en faillite intellectuelle, entre le silence complice et l’ignorance organisée
Moktar, Lamari,
E4T
Il faut oser le dire, quitte à déranger les rédactions engourdies : la presse économique tunisienne est en défaut professionnel. Pas en défaut d’opinion, pas en défaut d’indignation, mais en défaut d’information stratégique.
Alors que la Tunisie est scrutée, disséquée, notée, comparée, benchmarkée par les plus grandes institutions internationales, nos médias regardent ailleurs. Ils commentent la rumeur, amplifient la polémique, recyclent les communiqués officiels… mais passent sous silence des centaines de pages d’analyses pointues consacrées à notre économie, mensuellement et parfois hebdomadairement.
Chaque mois, Fitch Solutions publie au moins deux rapports sectoriels sur la Tunisie. Énergie, banques, infrastructures, risque-pays, consommation : près de 150 pages mensuelles en moyenne. S&P Global Ratings produit un rapport d’environ 40 pages par mois, sans compter les notes spécifiques lors d’événements majeurs. Economist Intelligence Unit diffuse une note mensuelle synthétique d’une dizaine de pages. Dow Jones, via ses canaux spécialisés, alimente également les marchés en analyses et alertes ciblées. Y compris sur la Tunisie, parfois par plusieurs flashs. Bloomberg, et bien d’autres agences de presse économiques, traitent de la Tunisie intensément.
Au total ? Entre 200 et 300 pages par mois consacrées exclusivement à la Tunisie. Des pages qui parlent de nos banques, de notre dette, de nos réserves en devises, de la soutenabilité budgétaire, des risques politiques, des perspectives sectorielles, de la paupérisation rampante, des tensions sociales latentes. Des documents lus par les investisseurs, les fonds souverains, les diplomates économiques, les bailleurs de fonds. Mais pas par le grand public tunisien. Pourquoi ? Parce que nos médias n’y ont pas accès. Ou pire : parce qu’ils ne veulent pas y avoir accès.
Ces rapports sont payants. De 1 000 à 2 000 dollars le document. En devises. Un coût réel pour des rédactions exsangues, sous-financées, dépendantes d’un marché publicitaire atone et d’un État lui-même en difficulté. Voilà l’argument. Il est recevable… jusqu’à un certain point. Car informer sérieusement coûte de l’argent. L’investigation coûte de l’argent. L’abonnement aux bases de données coûte de l’argent. Mais quelle est la priorité d’un média économique, sinon d’accéder aux sources structurantes de l’information économique ?
On finance des plateaux bavards, des chroniqueurs approximatifs, des débats stériles. On mobilise des équipes, des « experts » pour commenter des déclarations politiques sans profondeur technique. Mais on n’investit pas dans l’achat mutualisé de rapports stratégiques qui conditionnent la perception internationale du pays. C’est un choix éditorial. Et ce choix est une faute.
Deuxième tabou : la langue. Ces documents sont en anglais. Or une partie significative des journalistes économiques tunisiens ne maîtrise pas suffisamment l’anglais technique. Beaucoup sont formés dans une tradition d’économie politique à la française, conceptuelle, théorique, parfois idéologique.
Les rapports anglo-saxons sont quantitatifs, comparatifs, orientés risque et performance. Ils parlent cash-flow, rating triggers, fiscal slippage, non-performing loans, sovereign spread. Ce n’est pas le même logiciel intellectuel. Résultat : on évite ce qu’on ne maîtrise pas.
Mais peut-on, en 2026, prétendre analyser l’économie tunisienne sans lire l’anglais ? Peut-on parler de dette souveraine sans lire ceux qui la notent ? Peut-on disserter sur les banques sans consulter ceux qui évaluent leur solidité ?
Ce décalage linguistique devient un handicap national. Pendant que les marchés intègrent l’information en temps réel, le citoyen tunisien reste prisonnier d’un discours fragmentaire, souvent biaisé, rarement chiffré.
Ce silence médiatique a un coût démocratique. Car ces rapports ne sont pas neutres : ils influencent les taux d’intérêt, les décisions d’investissement, la perception du risque pays.
Quand une agence pointe la fragilité des réserves de change ou la vulnérabilité d’un secteur bancaire, cela finit par se traduire en décisions concrètes : hausse des primes de risque, exigences accrues des créanciers, réticence des investisseurs. Ne pas relayer, analyser et vulgariser ces informations, c’est laisser le citoyen à l’écart d’enjeux qui affectent directement son pouvoir d’achat, son emploi, ses perspectives.
On préfère le populisme économique : dénoncer “les agences” sans lire leurs rapports. Accuser “les marchés” sans comprendre leurs modèles. Fustiger “l’ingérence” sans analyser les indicateurs.
Cette posture est confortable. Elle évite l’effort. Elle évite la pédagogie. Elle évite surtout de confronter les responsables nationaux à des diagnostics externes parfois sévères mais souvent documentés.
J’accuse les médias tunisiens, officiels et privés, d’entretenir une forme de complicité passive. Complicité par inaction. Complicité par paresse. Complicité par renoncement. Ils savent que ces documents existent. Ils savent qu’ils sont lus à Londres, à New York, à Paris, à Dubaï. Ils savent qu’ils dessinent l’image financière du pays. Mais ils ne se battent pas pour y accéder. Ils ne mutualisent pas les coûts. Ils ne créent pas de cellules d’analyse. Ils ne forment pas leurs journalistes aux standards internationaux.
Ce n’est pas seulement un manque à gagner informationnel. C’est un fiasco stratégique. Une presse économique qui ne lit pas les sources primaires globales devient une presse de commentaire secondaire. Elle dépend des communiqués, des fuites, des résumés partiels. Elle subit l’agenda au lieu de le construire.
La Tunisie traverse une période de tension budgétaire, monétaire et sociale majeure. Les citoyens ont le droit de savoir comment leur pays est perçu, évalué, classé. Ils ont le droit de comprendre les risques pesant sur leurs banques, sur leur monnaie, sur leurs retraites. Ils ont le droit à une information économique exigeante, sourcée, comparée, traduite, expliquée.
Il est temps que les rédactions tunisiennes cessent de se réfugier derrière l’excuse financière et linguistique. Mutualisez les abonnements. Formez vos équipes. Nouez des partenariats académiques. Traduisez, synthétisez, vulgarisez. Faites votre métier.
Sinon, assumez-le : vous ne faites pas de journalisme économique. Vous faites du bruit.
E4T
Il faut oser le dire, quitte à déranger les rédactions engourdies : la presse économique tunisienne est en défaut professionnel. Pas en défaut d’opinion, pas en défaut d’indignation, mais en défaut d’information stratégique.
Alors que la Tunisie est scrutée, disséquée, notée, comparée, benchmarkée par les plus grandes institutions internationales, nos médias regardent ailleurs. Ils commentent la rumeur, amplifient la polémique, recyclent les communiqués officiels… mais passent sous silence des centaines de pages d’analyses pointues consacrées à notre économie, mensuellement et parfois hebdomadairement.
Chaque mois, Fitch Solutions publie au moins deux rapports sectoriels sur la Tunisie. Énergie, banques, infrastructures, risque-pays, consommation : près de 150 pages mensuelles en moyenne. S&P Global Ratings produit un rapport d’environ 40 pages par mois, sans compter les notes spécifiques lors d’événements majeurs. Economist Intelligence Unit diffuse une note mensuelle synthétique d’une dizaine de pages. Dow Jones, via ses canaux spécialisés, alimente également les marchés en analyses et alertes ciblées. Y compris sur la Tunisie, parfois par plusieurs flashs. Bloomberg, et bien d’autres agences de presse économiques, traitent de la Tunisie intensément.
Au total ? Entre 200 et 300 pages par mois consacrées exclusivement à la Tunisie. Des pages qui parlent de nos banques, de notre dette, de nos réserves en devises, de la soutenabilité budgétaire, des risques politiques, des perspectives sectorielles, de la paupérisation rampante, des tensions sociales latentes. Des documents lus par les investisseurs, les fonds souverains, les diplomates économiques, les bailleurs de fonds. Mais pas par le grand public tunisien. Pourquoi ? Parce que nos médias n’y ont pas accès. Ou pire : parce qu’ils ne veulent pas y avoir accès.
Ces rapports sont payants. De 1 000 à 2 000 dollars le document. En devises. Un coût réel pour des rédactions exsangues, sous-financées, dépendantes d’un marché publicitaire atone et d’un État lui-même en difficulté. Voilà l’argument. Il est recevable… jusqu’à un certain point. Car informer sérieusement coûte de l’argent. L’investigation coûte de l’argent. L’abonnement aux bases de données coûte de l’argent. Mais quelle est la priorité d’un média économique, sinon d’accéder aux sources structurantes de l’information économique ?
On finance des plateaux bavards, des chroniqueurs approximatifs, des débats stériles. On mobilise des équipes, des « experts » pour commenter des déclarations politiques sans profondeur technique. Mais on n’investit pas dans l’achat mutualisé de rapports stratégiques qui conditionnent la perception internationale du pays. C’est un choix éditorial. Et ce choix est une faute.
Deuxième tabou : la langue. Ces documents sont en anglais. Or une partie significative des journalistes économiques tunisiens ne maîtrise pas suffisamment l’anglais technique. Beaucoup sont formés dans une tradition d’économie politique à la française, conceptuelle, théorique, parfois idéologique.
Les rapports anglo-saxons sont quantitatifs, comparatifs, orientés risque et performance. Ils parlent cash-flow, rating triggers, fiscal slippage, non-performing loans, sovereign spread. Ce n’est pas le même logiciel intellectuel. Résultat : on évite ce qu’on ne maîtrise pas.
Mais peut-on, en 2026, prétendre analyser l’économie tunisienne sans lire l’anglais ? Peut-on parler de dette souveraine sans lire ceux qui la notent ? Peut-on disserter sur les banques sans consulter ceux qui évaluent leur solidité ?
Ce décalage linguistique devient un handicap national. Pendant que les marchés intègrent l’information en temps réel, le citoyen tunisien reste prisonnier d’un discours fragmentaire, souvent biaisé, rarement chiffré.
Ce silence médiatique a un coût démocratique. Car ces rapports ne sont pas neutres : ils influencent les taux d’intérêt, les décisions d’investissement, la perception du risque pays.
Quand une agence pointe la fragilité des réserves de change ou la vulnérabilité d’un secteur bancaire, cela finit par se traduire en décisions concrètes : hausse des primes de risque, exigences accrues des créanciers, réticence des investisseurs. Ne pas relayer, analyser et vulgariser ces informations, c’est laisser le citoyen à l’écart d’enjeux qui affectent directement son pouvoir d’achat, son emploi, ses perspectives.
On préfère le populisme économique : dénoncer “les agences” sans lire leurs rapports. Accuser “les marchés” sans comprendre leurs modèles. Fustiger “l’ingérence” sans analyser les indicateurs.
Cette posture est confortable. Elle évite l’effort. Elle évite la pédagogie. Elle évite surtout de confronter les responsables nationaux à des diagnostics externes parfois sévères mais souvent documentés.
J’accuse les médias tunisiens, officiels et privés, d’entretenir une forme de complicité passive. Complicité par inaction. Complicité par paresse. Complicité par renoncement. Ils savent que ces documents existent. Ils savent qu’ils sont lus à Londres, à New York, à Paris, à Dubaï. Ils savent qu’ils dessinent l’image financière du pays. Mais ils ne se battent pas pour y accéder. Ils ne mutualisent pas les coûts. Ils ne créent pas de cellules d’analyse. Ils ne forment pas leurs journalistes aux standards internationaux.
Ce n’est pas seulement un manque à gagner informationnel. C’est un fiasco stratégique. Une presse économique qui ne lit pas les sources primaires globales devient une presse de commentaire secondaire. Elle dépend des communiqués, des fuites, des résumés partiels. Elle subit l’agenda au lieu de le construire.
La Tunisie traverse une période de tension budgétaire, monétaire et sociale majeure. Les citoyens ont le droit de savoir comment leur pays est perçu, évalué, classé. Ils ont le droit de comprendre les risques pesant sur leurs banques, sur leur monnaie, sur leurs retraites. Ils ont le droit à une information économique exigeante, sourcée, comparée, traduite, expliquée.
Il est temps que les rédactions tunisiennes cessent de se réfugier derrière l’excuse financière et linguistique. Mutualisez les abonnements. Formez vos équipes. Nouez des partenariats académiques. Traduisez, synthétisez, vulgarisez. Faites votre métier.
Sinon, assumez-le : vous ne faites pas de journalisme économique. Vous faites du bruit.






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