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Publié le Lundi 02 Février 2026 - 22:58
Lecture 5 min, 51 sec
Lamari, Moktar E4T
Le rapport Food & Drink de Fitch Solutions (71 pages, en anglais), paru le 2 février 2026, est un document propre, poli, presque bienveillant. Il parle de « croissance nominale », de « résilience de la demande », de « segments porteurs ».
Mais derrière ce vocabulaire feutré se cache une réalité beaucoup plus brutale : la Tunisie ne consomme pas parce qu’elle va bien, elle consomme parce qu’elle n’a plus d’autre choix que de tenir.
Ce que Fitch mesure, ce n’est pas un progrès. C’est une habituation collective à la contrainte. Une économie où les ménages mangent ce qui cale, boivent ce qui anesthésie, fument ce qui aide à patienter, et prient pour que demain ressemble à aujourd’hui, pas pire.
La première donnée structurante du rapport est sans appel : la hausse des dépenses alimentaires et de boissons est tirée quasi exclusivement par l’inflation, non par une amélioration du niveau de vie réel.
Les Tunisiens ne consomment pas plus, ils paient plus cher le minimum vital. Le reste n’est qu’ajustement, contorsion, arbitrage. Privation pour les franges démunies, plus de 30 % de la population.
La cuisine comme champ de bataille budgétaire
Dans une cuisine de quartier populaire à Kasserine, une mère prépare un couscous sans viande. Beaucoup de semoule, un peu d’huile, des légumes rares, parfois absents. Ce n’est pas un choix diététique, c’est un calcul.
Fitch le confirme : les céréales (pain, pâtes, couscous) et les huiles restent les piliers du budget alimentaire, parce qu’ils offrent le plus de calories pour le moins de dinars. La viande de mouton est hors de prix, 60 à 70 dinars le kg.
Le couscous n’est plus un héritage culturel, c’est une stratégie de survie. L’huile n’est plus un ingrédient noble, c’est un liant social : elle fait tenir le plat, comme elle fait tenir la semaine. Quand Fitch note la persistance de ces postes dans la structure de consommation, il décrit en creux un pays qui mange pour ne pas tomber, pas pour se nourrir.
La montée des produits laitiers, autre tendance majeure du rapport, est souvent présentée comme une évolution « nutritionnelle ».
En réalité, Fitch l’explique très clairement : le lait, le yaourt, le fromage remplacent une viande devenue inaccessible. Ce n’est pas un progrès alimentaire, c’est une substitution forcée. On ne mange pas mieux, on mange autrement, parce qu’on ne peut plus manger comme avant.
Le café : ministère officieux de la résilience sociale
À Tunis, Sfax ou Béja, les cafés sont pleins. Non pas de consommateurs aisés, mais d’hommes fatigués. Un café, une cigarette, parfois une bière plus tard dans la journée. Fitch observe que les boissons, notamment alcoolisées, résistent étonnamment bien à la contraction du pouvoir d’achat. La bière, en particulier, reste dominante parce qu’elle est relativement abordable et socialement acceptée.
Ce n’est pas une question d’hédonisme. C’est une question de respiration. Quand tout le reste se rétrécit — logement, mobilité, loisirs, vacances — le café devient le dernier espace public gratuit ou presque, et la boisson, le ticket d’entrée pour rester visible dans la société.
Fitch n’emploie jamais le mot, mais il est là : l’alcool et le tabac sont des amortisseurs sociaux. La cigarette, notamment, apparaît comme l’un des postes de dépense les plus résilients, même chez les ménages les plus contraints.
On retarde l’achat de chaussures neuves pour les enfants, on diffère la réparation du toit, mais on garde le paquet. Parce que c’est souvent le dernier luxe qui ne demande ni projet, ni avenir.
Consommer sans épargner : vivre sans filet
Le rapport Fitch souligne implicitement la faiblesse structurelle de l’épargne des ménages, dans un contexte de prix élevés et de revenus contraints. La consommation actuelle se fait sans coussin, sans réserve, sans capacité d’absorption du choc suivant.
Cela signifie une chose très simple et très grave : le modèle tient tant qu’il ne se passe rien de pire. Une mauvaise récolte, un choc sur les importations, une nouvelle dépréciation, et l’équilibre fragile saute. La Tunisie de 2026 consomme au présent ce qu’elle ne met plus de côté pour demain.
C’est là que la satire devient tragédie. Les maisons sont souvent en mauvais état, surpeuplées, mal entretenues. Mais le frigo contient des sodas. Le salon est délabré, mais la télévision est grande.
Fitch ne parle pas de cela, mais ses chiffres l’expliquent : la consommation visible l’emporte sur l’investissement invisible, parce que l’avenir est trop incertain pour mériter un sacrifice aujourd’hui.
Un pays à consommation minimale
La démocratie tunisienne, elle aussi, fonctionne désormais à crédit et au rabais. On vote, puis on retourne au café. On promet des réformes, puis on subventionne l’huile et le pain pour gagner du temps. Fitch ne juge pas la politique, mais ses chiffres révèlent un État qui gère la fatigue plutôt qu’il ne prépare l’avenir.
La prière — inchallah labess — devient une politique publique implicite. Elle remplace la stratégie agricole, la politique nutritionnelle, la vision de sécurité alimentaire. On espère que la pluie viendra, que les prix se calmeront, que les ménages tiendront encore un peu.
Mais Fitch est clair : ce modèle est soutenable seulement à court terme. La dépendance aux importations, la vulnérabilité aux chocs de prix, la concentration des dépenses sur quelques produits essentiels et anesthésiants sont des signaux faibles d’un risque fort.
Alerter pour éviter le pire : que faire ?
Ce texte n’est pas un réquisitoire moral. C’est un signal d’alarme. Les chiffres de Fitch appellent une réponse politique intelligente, pas des slogans.
Cela suppose d’abord une vraie politique alimentaire, orientée vers la production locale de céréales, d’huiles, de protéines accessibles, pour réduire la dépendance et stabiliser les prix. Ensuite, une politique de santé publique courageuse, qui traite le tabac et l’alcool non comme des rentes fiscales, mais comme des symptômes sociaux.
Enfin, cela exige une politique de revenu et d’épargne, qui redonne aux ménages la capacité de se projeter, même modestement. Sans cela, la Tunisie continuera à manger le strict, boire l’oubli et fumer l’attente.
Le rapport Fitch, derrière son ton clinique, nous dit une chose essentielle : un pays peut survivre longtemps dans l’inconfort, mais rarement éternellement. Quand la consommation n’est plus un choix mais une béquille, le moindre choc devient un basculement.
Et quand il n’y aura plus rien à arbitrer, plus rien à couper, plus rien à reporter, il ne restera plus que la prière. Mais les prières ne stabilisent pas les prix.
Les 5 chiffres Fitch (février 2026)
* La croissance des dépenses alimentaires est largement inflationniste, sans gain réel de bien-être
* Les céréales et huiles restent les postes centraux du budget alimentaire, marqueurs d’une consommation de contrainte
* Les produits laitiers, les œufs et les féculents progressent comme substituts à la viande devenue trop chère
* La bière et le tabac affichent une résilience notable malgré la pression sur les revenus
* La consommation repose sur des ménages peu ou pas épargnants, très exposés au prochain choc
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