L’économie informelle en Tunisie : Un Etat dans l’Etat ?

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Moktar Lamari, Ph.D. | E4T

Quasiment la moitié du PIB tunisien échappe au radar pour prospérer dans l’ombre et l’obscurité. Il ne s’agit plus d’une anomalie à corriger à la marge. L’économie informelle est désormais le cœur battant de l’économie tunisienne — un système parallèle, structurel, omniprésent, qui produit, distribue, embauche et prospère à l’écart des registres officiels. Une étude publiée cette semaine en mars 2026 dans l’African Development Review — revue de la Banque africaine de développement — vient de fixer le verdict en chiffres : sur trente-cinq ans, de 1988 à 2023, l’économie souterraine a pesé en moyenne annuelle 39,08% du PIB tunisien. Un poids colossal.



Un État dans l’État

La méthode retenue par les chercheurs — le modèle MIMIC (Multiple Indicators Multiple Causes), outil économétrique de référence pour mesurer les variables latentes — ne laisse pas de place au doute.




Elle intègre simultanément les causes structurelles et les indicateurs observables pour reconstituer, année par année, la masse de richesse qui circule hors de portée du fisc, des assureurs sociaux et des statisticiens de l’État.

Le résultat est sans appel : la Tunisie est structurellement informelle. L’essentiel de son économie fonctionne au « noir », dans l’ombre, ni vu ni connu par l’État.


La plasticité du monstre

Ce qui frappe dans cette étude, c’est moins la taille du phénomène que sa remarquable plasticité face aux chocs.

L’économie informelle tunisienne se comporte comme un organisme vivant : elle se contracte légèrement dans les périodes de stabilité et d’ouverture commerciale, puis se dilate brutalement dès que le corps social est secoué.

Elle a ainsi atteint 41,70% du PIB en 2011, l’année de la Révolution, avant de rebondir à un niveau historique de 46,62% en 2020, sous l’effet des confinements, de la hausse du chômage et de l’effondrement des échanges extérieurs.

Le creux le plus bas observé sur toute la période ? 2007, avec 30,43% du PIB — encore un tiers de l’économie officielle. Ce plancher lui-même témoigne d’une résilience structurelle que les réformes engagées au milieu des années 2000 n’ont jamais su véritablement entamer.


Friedrich Schneider, co-auteur de l’étude et figure mondiale de l’économie souterraine

Ses travaux montrent que les chocs politiques ou sanitaires agissent comme des accélérateurs d’informalité : lorsque l’État se fragilise, les agents économiques migrent vers les circuits parallèles.

En Tunisie, l’effet de la Révolution de 2011 a maintenu l’informalité 6,6 points au-dessus de sa trajectoire attendue pendant huit ans, selon une étude complémentaire citée dans l’article. (Hu & Wang, 2025, cités par Jerbi et al., 2026, p. 3)


Quatre causes, un système

Le modèle retenu par les chercheurs identifie quatre causes statistiquement significatives.

1- La première et la plus déterminante : la pression fiscale (coefficient 0,95), qui incite les agents à fuir le secteur formel.

2- Vient ensuite le chômage (coefficient 0,88), qui pousse les exclus vers l’emploi informel, seule alternative viable pour des millions de Tunisiens — notamment les jeunes, les ruraux et les migrants intérieurs.

3- La corruption institutionnelle (coefficient 0,11) ronge la confiance dans l’État et légitime le contournement des règles.

4- À l’inverse, seule l’ouverture commerciale (coefficient −0,17) freine mécaniquement l’informel, en imposant la discipline du marché formel.


Ces chiffres ne sont pas abstraits

En 2019, 1,6 million de Tunisiens travaillaient sans couverture sociale, soit 44,8% de l’emploi total. Dans des gouvernorats entiers — Mahdia, Sidi Bouzid, Kairouan, Medenine — le taux dépasse les 50%.

Et 60% des travailleurs informels n’ont pas dépassé le niveau primaire. L’économie de l’ombre est aussi une économie de la déscolarisation, de la relégation et de l’exclusion.

Près de 90% des Tunisiens détenaient des actifs immobiliers ou commerciaux hors du cadre légal, valorisés à environ 115 milliards de dollars — soit quatre fois l’investissement direct étranger cumulé depuis 1976, selon Hernando de Soto (2012, cité par Jerbi et al., 2026, p. 10). Ce capital mort, hors circuit légal, illustre l’ampleur du décrochage entre l’économie réelle et l’économie déclarée.


Un budget public saigné à blanc

Les conséquences sont systémiques. L’État tunisien perd chaque année des recettes fiscales colossales : 5 450 millions de dinars en 2019 seulement, selon l’Institut tunisien des études stratégiques.

C’est de la dépense publique en santé, en éducation, en infrastructures qui s’évapore dans les circuits parallèles. La croissance officielle est également plombée : le modèle confirme que l’expansion du secteur informel est associée à un ralentissement du PIB formel.

La compétition déloyale détruit l’emploi déclaré — le secteur de la chaussure a perdu 40 000 emplois à Sfax entre 2010 et 2016 face aux importations chinoises informelles.

L’inflation aggrave la spirale : en comprimant le pouvoir d’achat des ménages, elle pousse les consommateurs vers les circuits informels moins chers, renforçant la demande de biens non déclarés et érodant davantage la base fiscale.

C’est un cercle vicieux que l’État peine à rompre — d’autant que l’administration fiscale elle-même souffre d’opacité et de corruption. En 2017, l’Autorité nationale de lutte contre la corruption recensait 55 révocations liées à la contrebande et à de fausses déclarations douanières.


Cinq leviers d’urgence pour l’État tunisien

1. Réforme fiscale intelligente. Alléger la pression sur les PME et les indépendants pour rendre la formalité économiquement attractive. Généraliser et renforcer le programme Mubadir Al-Dhati (auto-entrepreneur, 2024) en abaissant les seuils d’entrée et en simplifiant les obligations déclaratives.

2. Dématérialisation et réduction bureaucratique. Passer de 54 procédures et 142 jours pour créer une entreprise (données De Soto, 2013) à un processus entièrement numérique en moins de 72 heures. La complexité administrative est un repoussoir systémique vers l’informalité.

3. Réforme du marché du travail. Repenser les cotisations sociales pour ne pas décourager l’embauche formelle. Étendre les programmes AMAL et Souk At-Tanmia avec des incitations fiscales aux employeurs qui formalisent des postes informels.

4. Lutte anticorruption et traçabilité financière. Généraliser la facturation électronique, abaisser le plafond des paiements en espèces (actuellement 5 000 DT), et imposer des sanctions dissuasives aux fonctionnaires impliqués dans la chaîne de l’informalité.

5. Politique d’ouverture commerciale ciblée. L’étude confirme que l’ouverture réduit l’informalité. Accélérer les négociations commerciales régionales (ZLECAF, partenariats euro-méditerranéens) pour exposer l’économie tunisienne à la discipline concurrentielle formelle.


La question n’est pas de savoir si l’économie informelle est un problème — les chiffres ont tranché. Elle l’est, fondamentalement. La vraie question est de savoir si l’État tunisien a la capacité politique de s’attaquer aux causes plutôt qu’aux symptômes.

Car la formalisation n’est pas un problème statistique. C’est un problème de confiance. Et la confiance, en Tunisie, s’est effondrée bien avant l’économie.

Avec un tel constat, on ne peut pas attirer les IDE (investissements direct étranger), on ne peut pas lutter contre le chômage, et surtout on ne peut mener des planifications économiques pluriannuelles crédibles. On ne peut que s’inquiéter et sérieusement de l’inaction gouvernementale contre ce fléau qui ronge l’économie et ruine indirectement les services publics (santé, éducation, infrastructures, transports, etc.).


Source principale : Jerbi, M., Schneider, F. & Abdennour, F. (2026). « Off the Radar: Estimating the Size of the Shadow Economy in Tunisia ». African Development Review, 38. Sources secondaires : INS (2020) ; UNDP & ILO (2022) ; Institut tunisien des études stratégiques (2023) ; Hu & Wang (2025, Journal of the Asia Pacific Economy)

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