JavaScript is required. Redirecting... If not redirected, click here.

Le Tunisien mange mal — et c’est BMI/Fitch qui le dit

<img src=http://www.babnet.net/images/3b/6a089c3f9f80b1.68316311_kgqnmeifpjloh.jpg>


Moktar Lamari

À quinze jours de l’Aïd el-Kébir, fête du mouton sacrifié, il est de bon ton de parler de viande. Mais parlons plutôt de la viande que le Tunisien moyen ne peut plus s’offrir, de l’huile qu’il dilue, du pain qu’il fait la queue pour acheter, et du régime méditerranéen qu’il a silencieusement abandonné, sans funérailles ni faire-part.


La source ? Le rapport Tunisia Food & Drink Report, publié en mai 2026 par BMI, filiale analytique de Fitch Solutions Group, institution dont on ne soupçonnera ni le militantisme ni la tendresse pour la cause tunisienne.




5 constats alarmants

Premier constat : la dépense alimentaire grimpe, mais le ventre reste à moitié vide

Le ménage tunisien consacrait en 2024 quelque 37,55 milliards de dinars à la nourriture. En 2026, ce chiffre atteint 44,8 milliards, soit une hausse nominale de 9,2 %. Impressionnant ? Pas vraiment.

L’inflation alimentaire court à un rythme supérieur à l’inflation générale — elle-même attendue à 5,9 % en moyenne annuelle pour 2026, avec une fin d’année à 6 %.

Autrement dit, le Tunisien dépense plus pour manger moins bien. Il court après les prix, et les prix galopent plus vite.

C’est ce que les économistes appellent la stagflation : l’économie stagne, mais les prix, eux, ne chôment pas. Le portefeuille se vide, l’assiette aussi.

Deuxième constat : la protéine de qualité devient un luxe

La viande rouge et blanche représente 6,9 milliards de dinars de dépenses en 2026.

La trajectoire est celle d’une substitution contrainte : BMI note que les consommateurs tunisiens remplacent la viande par les produits laitiers — non par conviction nutritionnelle, mais parce que le steak est devenu inabordable.

Le produit laitier, lui, croît à 12,8 % par an, soit la catégorie la plus dynamique du marché. Ce n’est pas un choix de santé : c’est un renoncement habillé en vertus.

À l’Aïd el-Kébir, l’agneau du sacrifice coûtera deux mois de SMIG à celui qui gagne le SMIG.

Le reste de l’année, c’est la sardine — à 8,8 % de croissance annuelle des dépenses, les produits de la mer progressent, non pas parce que le Tunisien mange mieux, mais parce qu’il cherche la protéine la moins chère encore disponible.

Troisième constat : adieu le régime méditerranéen, bonjour le régime de survie

Le régime méditerranéen repose sur l’huile d’olive, les légumes frais, les légumineuses, le poisson, la modération en sucre.

BMI documente une réalité inverse : les dépenses en céréales, pâtes et produits de boulangerie croissent à 9,7 % par an — la farine, le pain, le couscous industriel, les pâtes turques qui inondent les épiceries.

Les pénuries répétées de pain et de semoule ne sont pas anecdotiques ; elles révèlent une économie alimentaire en rupture structurelle.

L’huile d’olive, fleuron national, est massivement exportée pendant que le Tunisien s’accommode d’huile de graines subventionnée.

Le légume frais ? Il progresse de 8,2 % en valeur nominale — mais l’inflation agricole explique l’essentiel de cette hausse.

On achète moins de tomates, mais elles coûtent plus cher.

C’est ça, la paupérisation alimentaire : elle est invisible dans les statistiques de dépenses, mais elle saute aux yeux dans les marchés de Bab El Khadhra.

Quatrième constat : le fast food et l’ultra-transformé comblent le vide

BMI signale la montée en puissance des distributeurs turcs de confiseries et snacks dans les grandes surfaces tunisiennes, des chaînes de restauration rapide dans les villes côtières, d’un secteur informel de rue qui prospère sur le sandwich au thon industriel et la merguez de composition douteuse.

Le sucre ? Ses dépenses progressent à 7,87 % en 2026.

Les produits transformés envahissent les rayons pendant que la Commission nationale de la concurrence surveille les marges des distributeurs avec l’efficacité qu’on lui connaît.

Pendant ce temps, BMI note froidement que la Tunisie score 80/100 sur la logistique — autrement dit, 80 sur une échelle où le risque maximal est 100.

Acheminer de la nourriture saine et fraîche dans les régions intérieures reste un défi d’infrastructure que trente ans de discours sur le développement régional n’ont pas résolu.

Cinquième constat : la santé publique paie l’addition

BMI classe la Tunisie 75e sur 106 marchés mondiaux en termes d’attractivité alimentaire, 11e sur 14 dans la région MENA — derrière le Maroc, derrière l’Algérie, juste au-dessus du Liban, de l’Iran et des États faillis.

Les cinq dangers sanitaires que ce profil de consommation génère sont documentés dans le rapport et dans la littérature épidémiologique :

* hausse du diabète de type 2 liée à la consommation croissante de sucres et de farines raffinées ;
* augmentation des maladies cardiovasculaires corrélée à la substitution des graisses végétales nobles par des huiles industrielles ;
* montée de l’obésité infantile dans les quartiers populaires où le sandwich à 1,5 dinar remplace le repas cuisiné ;
* risques bactériologiques liés à la filière informelle de restauration de rue, sans contrôle vétérinaire sérieux ;
* enfin, malnutrition cachée dans les ménages ruraux où la diversité alimentaire s’est effondrée, mais où l’indicateur de dépenses reste artificiellement stable grâce aux subventions sur la farine et l’huile.

À quinze jours de l’Aïd el-Kébir, le mouton est au centre de toutes les conversations.

Mais le vrai sacrifice, lui, se consomme en silence, chaque jour, dans les millions de foyers tunisiens qui rognent sur la qualité pour tenir le budget.

BMI/Fitch Solutions ne parle pas d’identité culinaire ni de patrimoine immatériel de l’humanité.

L’institution parle de marchés, de risques et de trajectoires.

Et sa trajectoire pour la Tunisie alimentaire est sans équivoque : un pays qui dépense davantage pour manger moins bien, qui a troqué l’huile d’olive contre l’huile de palme et la convivialité méditerranéenne contre la solitude du fast food à emporter.

Le régime alimentaire méditerranéen est listé à l’UNESCO.

Le ménage tunisien, lui, l’a radié de son budget depuis 2011 — sans tambours, sans trompettes, et sans que personne au gouvernement ne s’en offusque vraiment.

Il est plus facile de subventionner la farine que de bâtir une politique alimentaire.

Et plus confortable de célébrer l’agneau de l’Aïd que d’expliquer pourquoi la moitié des familles tunisiennes ne pourra pas se l’offrir.

   تابعونا على ڤوڤل للأخبار تابعونا على ڤوڤل للأخبار

Comments

0 de 0 commentaires pour l'article 329411

babnet