POSTMORTEM DIPLOMATIQUE DU SPRING MEETINGS FMI · W’BANK 13–18 AVRIL 2026

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Moktar Lamari (*), Ph.D, E4T

Durant ces meetings à Washington, la Tunisie a été présente-absente, mais facturée plein tarif aux contribuables tunisiens. Durant ces 5 jours, de travaux, la délégation tunisienne a été invisible, illisible et absente des radars de la communication de ce genre de meetings. La délégation rentre à Tunis les mains vides, ou presque. Décryptage…


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Une délégation d'une dizaine de hauts fonctionnaires, 600 000 dinars prélevés sur les taxes payées par les contribuables, cinq jours dans la capitale mondiale de la finance internationale — et aucun accord signé, aucun communiqué partagé, aucun compte rendu sur les démarches et rencontres de mission. Aucune rencontre avec les experts expatriés présents dans les salles de conférence et négociations du FMI. Le postmortem d'une participation opaque, illisible et forcément sans stratégie explicite.




Les cerisiers de l'avenue Constitution sont en pleine floraison. Washington resplendit en ce milieu d'avril. Pendant six jours — du 13 au 18 — la capitale américaine a accueilli les Spring Meetings du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, ce rendez-vous annuel qui réunit ministres des Finances, gouverneurs de banques centrales, grands bailleurs de fonds et économistes de renom pour prendre le pouls de la planète économique.

Le thème de 2026 : « Bâtir la prospérité par les politiques publiques ». Moqueur pour un pays comme la Tunisie, qui n'a ni prospérité à exhiber ni politiques publiques à vanter.

La délégation tunisienne, conduite par le gouverneur de la Banque centrale Fethi Zouhair Nouri et le ministre de l'Économie Samir Abdelhafidh, flanqués de deux directeurs généraux de la BCT, de hauts fonctionnaires du ministère des Finances et d'une grappe de diplomates de l'ambassade, a pris ses chambres d'hôtel à quelques encablures du siège du FMI. On les a vus arriver. On ne les a guère entendus.

Le monde décidait, la Tunisie regardait

L'agenda de Washington 2026 était lourd de sens pour un pays comme la Tunisie. Le FMI a publié ses nouvelles prévisions de croissance mondiale, sombrement révisées à la baisse en raison du choc pétrolier déclenché par la guerre Iran-Israël-États-Unis et des perturbations au Détroit d'Ormuz.

La fermeture du Détroit d'Ormuz et les dommages aux installations énergétiques stratégiques du Moyen-Orient ont fait craindre une crise énergétique majeure, avec une envolée des prix du pétrole, du gaz, du gazole, du carburant aviation, des engrais, de l'aluminium et de l'hélium. La Tunisie, importatrice nette de toutes ces matières, était en première ligne de ces discussions. Elle n'y était pas.

Les décideurs réunis à Washington ont eu à naviguer entre la guerre en Iran non résolue, les perturbations du commerce via le Détroit d'Ormuz, et une incertitude tarifaire pesant sur l'économie mondiale, formant ce que certains ont appelé une « polycrise ».

Les pays à faibles revenus importateurs nets d'énergie ont subi une révision cumulée à la baisse de leur croissance sur 2026–2027, de l'ordre de 0,5 point de pourcentage — et la Tunisie a maintenu malgré tout ses prévisions de croissance, timides mais salutaires.

Qui a porté ce dossier pour Tunis ? Silence.

La Banque mondiale, de son côté, a lancé le 15 avril son initiative mondiale « L'Eau pour l'Avenir », précisément le domaine où elle venait d'approuver, le 31 mars 2026, deux projets en faveur de la Tunisie.

Le Conseil des administrateurs de la Banque mondiale a approuvé le financement de deux projets en Tunisie d'une valeur totale de 332,5 millions de dollars — soit environ 971 millions de dinars — visant à améliorer les services d'eau potable, à moderniser le système d'irrigation agricole et à soutenir la création d'emplois et de revenus dans les zones rurales, avec plusieurs milliers d’emplois escomptés.

C'est la seule réalisation concrète de ces Spring Meetings pour la Tunisie — et elle avait été décidée avant même l'arrivée de la délégation à Washington.

« Être présent physiquement, absent des radars. Le paradoxe tunisien version 2026 : ni panel, ni prise de parole publique, ni positionnement sur les grands débats de l'heure. » Il valait mieux participer en zoom, et épargner l’argent des contribuables tunisiens, déjà prix à la gorge par l’inflation et la paupérisation.

Le FMI : ni rupture ni réconciliation, juste une « cordiabilité froide »

Depuis 2022, les relations entre Tunis et Washington ressemblent à une partie d'échecs où chaque joueur attend que l'autre bouge la pièce clé. Ni rupture ni réconciliation, mais une cordialité froide : d'un côté, une institution réclamant des réformes structurelles profondes ; de l'autre, un État souverain plaçant la stabilité sociale comme ligne rouge intouchable.

Pour certains observateurs, la simple participation tunisienne aux Spring Meetings 2026 constitue « un signal de bon augure », révélateur d'un changement d'attitude après la rupture de 2022.

L'argument avancé : le budget 2026 prévoit de limiter la masse salariale à 13 % du PIB, exactement le seuil demandé par le FMI. C'est peu. Surtout quand on sait que la Tunisie continue d'emprunter à des taux exorbitants sur les marchés domestiques et auprès de la Banque africaine d'import-export, alors qu'un prêt du FMI serait assorti de conditions proches de 3 % d'intérêt annuel.

La question reste posée : de quelle utilité est la participation d'une délégation tunisienne si le pays ne profite pas de son adhésion au Fonds alors qu'il fait face à une crise économique caractérisée par de faibles réserves de change et une dette extérieure lourde ? À l'issue de ces six jours, aucun accord n'a été annoncé, aucun communiqué commun signé, aucune feuille de route rendue publique.

La facture, elle, est bien salée

Billets d'avion en classe affaires, suites dans les hôtels du quartier Foggy Bottom, limousines avec chauffeurs américains, frais de représentation à l'ambassade, per diems gonflés par le coût de la vie washingtonien : la note pour une délégation d'une dizaine de personnes sur six jours approche, selon les calculs disponibles, les 600 000 dinars tunisiens. Si on ajoutait, les coûts d’opportunités liés à cette participation (salaires et options de valorisation alternatives des membres de la délégation), on frôlerait le million de dinars.

À l'heure où les hôpitaux publics manquent de médicaments et où les universités comptent leurs craies, cette dépense exige une justification. Elle n'a pas été fournie.

Ce n'est pas la question du voyage en elle-même. Participer aux Spring Meetings est légitime, voire obligatoire pour un pays membre du FMI et de la Banque mondiale. C'est la question du retour sur investissement diplomatique et analytique. Qu'a-t-on dit, à qui, sur quoi ? Qu'a-t-on entendu qu'on n'aurait pu lire en ligne ? Qu'a-t-on négocié, avancé, défendu ?

Cinq constats d'échec — Sans langue de bois

1- AUCUNE PRÉPARATION STRATÉGIQUE

La délégation tunisienne est arrivée à Washington sans dossiers thématiques consolidés, sans scénarios chiffrés, sans positionnement écrit sur les grandes questions débattues.

2- INVISIBILITÉ DANS LES SÉANCES PUBLIQUES ET PANELS DE HAUT NIVEAU

La Tunisie y était « présente physiquement, absente des radars ». Pas un panel. Pas une prise de micro.

3- LA BARRIÈRE DE L'ANGLAIS DES AFFAIRES : LE HANDICAP INAVOUÉ

La délégation tunisienne s'est retrouvée structurellement désavantagée.

4- AUCUNE COMMUNICATION VERS LES CITOYENS, LE PARLEMENT ET LES MÉDIAS

En Tunisie, rien. Déficit de redevabilité.

5- UNE OCCASION MANQUÉE POUR REPOSITIONNER LA TUNISIE

Une occasion diplomatique gâchée.

Pour la prochaine fois : cinq impératifs non négociables

1. Constituer une cellule de préparation interministérielle
2. Inscrire des interventions tunisiennes dans des panels publics
3. Rendre obligatoire la maîtrise de l’anglais des affaires
4. Produire un compte rendu officiel
5. Créer des partenariats avec des think tanks

Le dialogue de sourds doit cesser

La Tunisie n'a pas les moyens de se payer des participations diplomatiques de décorum et de figuration.

Chaque mission doit produire un résultat mesurable.

Six cents mille dinars payés par les contribuables — et ceux-ci veulent pour leur argent : des résultats, de la transparence et du rendement.

Ils méritent mieux que six jours de silence huppé dans la capitale américaine.

Il faut rebâtir la crédibilité des institutions et personnalités concernées, pour avancer mieux et plus sereinement.


Sources : FMI — World Economic Outlook, avril 2026 · Banque mondiale, communiqué du 31 mars 2026 · Atlantic Council · UNU/CPR · Reuters · Rappler · IMF Press Briefing Transcript, 14 avril 2026.

* Moktar Lamari, Ph.D. est professeur univerisitaire au Canada, économiste et éditorialiste. Il dirige E4T — Économie pour la Tunisie. Ses analyses paraissent dans plusieurs médias tunisiens et francophones.


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