2007-06-20
Par Fériel Berraies Guigny Rafik Darragi, Universitaire tunisien vivant en France, écrit des romans historiques. Titulaire du doctorat d'Etat es lettres anglaises (la Sorbonne - Paris IV), il a été professeur à l'université de Tunis et directeur de l'Institut Bourguiba des langues vivantes. Aujourd’hui
membre de l’Association Internationale de Shakespeare; cet angliciste averti, nous revient cette année 2007 avec une fiction historique sur le célébre dramaturge anglais, William Shakespeare.Résolument tourné vers le passé, cet auteur voit dans l’histoire un éternel recommencement. S’il est vrai que les moments les plus forts de l’histoire se sont enfantés dans la douleur, Darragi n’a de cesse de nous faire revenir à elle. Cette histoire qui a fait les hommes, pilier de ce que nous avons été, de ce que nous sommes et de ce que nous serons. La plume de Rafik Darragi nous offre des fresques historiques sur fond de fiction, et même si le romanesque n’est jamais bien loin, l’érudit qu’il est et l’enseignant qu’il a été, nous rappelle que ce passé peut nous amener à mieux comprendre voire prédire l’avenir.
Rafik Darragi est l’auteur de La Violence dans la Tragédie Jacobéenne, (Université de Tunis, 1984 ; The Sword and the Mask, (Faculté des Sciences Humaines de Tunis, 1995), Theatrical violence, Shakeaspearian and other studies (CPU, Tunis 2000), Le Faucon d’Espagne (L’Harmattan, 2003), Egilona la dernière reine des Wisigoths, (L’Harmattan 2002), Sophonisbe, la Gloire de Carthage (Séguier, 2004)
Pourquoi créer la fiction à partir de l’historique ?
Pour Darragi cela exprime le lien qui fait que l’homme est l’appartenance d’un Patrimoine, indivisible de sa raison d’être. Dans ces romans, il nous raconte des identités plurielles, civilisations et cultures brassées, horizons lointains réunis dans cette universalité de l’humain. De la carthaginoise, à l’Andalouse, à la Wisigoth ou Anglaise, Darragi a redonné vie à ses héroïnes de nos temps révolus.
Sophonisbe, Egilea, et la Reine Elizabeth Tudor dans son dernier essai, en cette année 2007.

Avec La Confession de Shakespeare (, Editions L'Harmattan, 2007). Rafik Darragi, se met dans la peau de l’auteur et se penche sur une vie imprégnée de zones d’ombres. Car l’histoire si elle ne peut se limiter à l’invention humaine, regorge aussi de ses intrigues. Si l’on considère que des auteurs anglais comme Sir Francis Bacon aurait même dit que Shakespeare n’était que pure invention, un pseudo utilisé par lui, aristocrate pour signer des œuvres. D’autres auraient poussé la polémique plus loin en affirmant que c’était une femme.
Zones de mystère, polémique, propagande nul ne sait. Un peu dans une moindre mesure, ces zones d’ombres on les retrouve aussi dans la vie de Molière et son absence de 7 ans. Absence qui lui valu d’écrire ses plus belles pièces.
Darragi a voulu remplir ces espaces opaques, ces vides nourris par l’inconscient collectif, et nous livre une vision approfondie sur le dramaturge anglais, une ébauche plus intimiste de l'Angleterre élisabéthaine. On se surprend alors à y croire et l’on ne sait plus quelle est la part du réel et de l’inventé.
Nous découvrons une période riche de l’histoire d’Angleterre., sans les raccourcis vulgarisateurs de certains best sellers, mais une réflexion sur un scénario historique qui aurait pu être. Et ainsi mieux comprendre et penser le leg de William Shakespeare (1564-1616), homme visionnaire pour son époque, grand auteur qui a su parler avec tant de réalisme des passions et intrigues humaines.
Le livre de Rafik Darragi est une leçon d’histoire mais aborde aussi ces thématiques sous jacentes qu’il est parfois plus facile d’aborder sous couvert de la fiction ::Fanatisme religieux, lutte des pouvoirs, passions humaines, violence d’Etat, rien n’a changé au fond. L’art dramatique n’est il pas après tout l’antichambre de la vie ?
Entretien :
Qui est Rafik Darragi ? Je suis un universitaire avant toute chose. J’ai toujours aimé l’enseignement, j’ai oeuvré près de quarante dans ce domaine. J’ai commencé d’abord comme Instituteur, avec un CAP à l’école normale supérieure de Tunis, ensuite j’ai fini mes études en France. J’ai choisi cette vocation car j’aime enseigner et je reste très actif encore aujourd’hui . Actuellement je suis le seul membre tunisien du Comité exécutif de l’Association Internationale de Shakespeare. En Juillet dernier, je suis allé en Australie à Brisbane pour présider une table Ronde sur les adaptations de Shakespeare. Je participe aussi régulièrement à la société française de Shakespeare
Pour vous l’histoire est un perpétuel recommencement ? Qu’est ce qui motive vos écrits historiques ? J’ai étudié le latin et je suis né à Sousse, ville historique par excellence. Mon professeur de français à l’époque avait fondé le musée de Sousse d’Archéologie, c’est lui qui m’a fait aimer l’Histoire. Plus tard, avec ma licence d’anglais j’ai été confronté à Shakespeare et ce fut pour moi une suite logique des choses. L’œuvre de Shakespeare foisonne de drames historiques qui s’étalent sur une longue période de l’Histoire. Et le professeur en moi a conclu que la meilleure façon d’écrire des romans c’est en retournant à l’histoire. Par pudeur et aussi parce que ma morale m’empêchait en fait d’écrire de la fiction brodée sur des purs fantasmes. Il me fallait des sujets qui tiennent un raisonnement logique, tout cela était ancré en moi. Je me suis tourné vers l’Histoire, pour mieux tirer de l’Histoire.
L’Histoire est une éternelle répétition du présent. Théories du complots, dictatures, coups d’Etats sont des concepts qui survivent à l’épreuve du temps.
Comment conciliez vous Histoire et fiction ? En tant que pédagogue, je renvois toujours mes lecteurs aux grandes questions de société. Dans Sophonisbe, du temps des Phéniciens, j‘abordais les questions relatives à l’intégrisme, la violence, à la corruption, au suicide, au concept même de kamikaze. De l’histoire naît la fiction !
Vous êtes fasciné par les héroïnes historiques : Sophonisbe, la Reine Elizabeth Tudor, Egilona etc, comment l’expliquez vous ? L’enseignement m’a sensibilisé très tôt aux problèmes de la femme, et quand on lit Shakespeare, on constate une position qui reste proche du féminisme. Je suis restée fidèle à mes principes, je veux défendre la femme et tous les aspects de sa condition.
Avec votre dernier ouvrage, la confession de Shakespeare, essayez vous d’amener une nouvelle compréhension de l’apport dramatique de cet auteur ? Dans la vie de Shakespeare il y a eu des coins sombres. J’ai voulu exploiter cette filière. La polémique s’est longtemps nourrie du fait que cet auteur aurait pu être un personnage fictif. Et beaucoup d’auteurs comme Francis Bacon ont déclaré être Shakespeare, un aristocrate qui signerait sous un pseudo. J’ai donc décidé d’inventer une histoire de cette zone d’ombre. Ma fiction s’appuie donc sur les dix années de son absence, dont cinq ans passées en prison. Il était logique alors de se poser la question de savoir où et comment cet auteur aurait pu bénéficier de toute cette culture, d’autant qu’il n était jamais allé à l’école ? Je me suis imaginé alors que je pouvais broder sur cela. J’ai crée d’autres personnages fictifs autour de cette histoire, et le personnage qui aurait pu lui inculquer « cette science de la dramaturgie ». Le côté romanesque de mon histoire a séduit.
Que pensez vous de la vulgarisation de l’histoire à travers le roman ? N’est ce pas l’occasion de la rendre moins objective ou de faire passer des idées sur des régimes ou politiques actuels qui ne sont pas « ouverts » à la critique ?c’est évident le fictif peut faire passer plus facilement certaines thématiques ou certains messages. Je ne cherche pas par contre à galvauder l’histoire qui est une science unique, cela pourrait s’avérer contreproductif pour ceux qui la lisent.
A vos heures perdues, vous faites de la critique littéraire est ce un passage logique pour un homme de lettres ? J’aime l’écriture car elle apporte une certaine satisfaction et une sorte de puissance totémique. Je ne cherche pas à influencer, le didactisme est en moi. Je cherche simplement à explorer les voies qui sont en moi.
Que pensez vous de la littérature maghrébine à l’heure actuelle, a-t-elle gagné sa place auprès de la Francophonie ? D’après moi, la littérature algérienne est la plus visible. Elle monte en puissance d’autant qu’elle est mise en valeur, à l’instar de notre littérature ou de la marocaine. De Maissa Bey, à Assia Djebbar, elles ont vécu par ailleurs en Tunisie durant la guerre d’Algérie. Malgré les évènements sanglants de l’Algérie on assiste à une véritable floraison littéraire dans ce pays. La concurrence est rude au sein de la Francophonie il est vrai. Mais à mon humble avis, nous avons nos noms, et ce n’est qu’une question de temps avant de nous imposer.
Vous comptez parmi vos amis des artistes tunisiens de divers horizons, d’Amich à Tahar Bekri à Jouda Guerfali Gomri, le passage de l’interviewé à l’intervieweur est un exercice facile ? Mon dieu c’est tout à fait nouveau, cet exercice pour moi. Mais je n’y vois pas de difficultés
Des projets ? Un article sous presse en anglais pour l’english survey, revue anglaise sur la thématique du théâtre en Tunisie et j ai interviewé à cette fin, Mohamed Kouka et Mohamed Driss. Je travaille également sur un nouveau roman, que je pense terminer cet été, sur l’histoire des Etats-Unis sur la thématique de la ségrégation. Roman situé aux alentours de la mort de Luther King. Pour moi, tout ouvrage historique naît d’un moment fort de l’histoire et il lui faut le recul de cinquante ans par rapport à aujourd’hui.
Merci Mr Darragi
Crédits
Article de presse, Courtesy of Fériel Berraies Guigny
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La Confession de Shakespeare, de Rafik Darragi, L'Harmattan, 2007, 189 pages






















